Crache ton venin!

Venenum. Un monde empoisonné ©doc

Au Musée des Confluences de Lyon, entre Rhône et Saône, une passionnante exposition intitulée "Venenum" diffuse "le poison" de la culture en traitant des propriétés, vices et vertus des poisons, notamment du venin. 4/5

Présentée dans ce musée, à la fois d’ethnologie et de sciences naturelles, désormais situé au cœur d’une structure métallique rutilante aux allures de diamant, inaugurée en 2014, l’exposition consacrée aux poisons et venins fait sens dans cette ville qui fut la Capitale des Gaules. D’abord parce que Néron utilisa les services de Locuste, une sorcière gauloise, pour empoisonner son entourage. Ensuite parce que Lyon est un centre important au niveau de l’industrie du médicament. Et cette ambiguïté, cette dualité permanente entre poison et antidote traverse "Venenum", exposition à plusieurs lectures – historique, scientifique, ethnologique et même artistique – montrée dans une muséographique volontairement labyrinthique, qui rappelle la sinuosité du serpent, tout en offrant une déambulation qui permet un regard transversal sur son propos.

Ce déroulé se veut d’abord historique, il met en exergue le caractère très ancien des poisons, dont l’usage dans la mort qu’il provoquait pouvait s’envisager comme digne (Cléopâtre), juridique (Socrate) ou criminel (les Borgias et autres Médicis). Au travers de peintures, d’objets de films, de photographies et documents, est évoquée l’affaire dite des poisons sous Louis XIV, qui envoie plus de 30 présumés coupables au bûcher. De même que les grandes empoisonneuses que furent Violaine Nozière ou Hélène Jégado, gouvernante bretonne qui, au début du XIXe siècle, assassina plus de 60 personnes! Le poison, qui peut être philtre d’amour, est souvent associé aux femmes et aux coulisses du pouvoir, moyen subtil, en regard de la force, de parvenir à ses fins… D’autant que souvent, la gent féminine est cantonnée aux tâches culinaires. L’une d’elles, Marie Besnard, était surnommée la Veuve noire.

©REUTERS

Un panorama, plus orienté sciences naturelles, illustre ensuite les poisons et venins dans la nature. L’expo, didactique et spectaculaire, permet d’appréhender les différences entre venimeux (par morsure, inoculation, intention) et vénéneux, lorsque, par exemple dans le cas du sphinx laurier-rose, le papillon le devient en ingérant cette plante.

Présentés vivants ou taxidermés, "Venenum" propose un éventail des animaux et champignons vénéneux: du taïpan, serpent australien possédant la plus grande quantité de venin, en passant par les différents scorpions, raies, coquillages, bactéries, y compris des oiseaux (les pitohuis calédoniens qui le deviennent en ingérant des coléoptères qui le sont déjà). Dans la pénombre aérienne propre au mystère et à la diffusion du poison, des vitrines translucides donnent à voir les quatre minéraux vénéneux que sont l’antimoine, le plomb, l’arsenic et le mercure.

L’ethnographie prend alors le pas comme l’explique Carole Million, chargée d’expositions du musée: "Elle permet d’observer l’usage du poison partout sur la planète: le curare, extrait d’une liane, est notamment utilisé au bout de leurs flèches par les Indiens d’Amazonie. L’usage de ces substances suppose chez leurs utilisateurs une connaissance approfondie de la nature et l’environnement." On découvre que les raticides furent à la base du gaz utilisé durant la Première Guerre mondiale, que le DTT, l’agent orange servi au Vietnam, le tristement célèbre Zyklon B, durant l’Holocauste, et le sarin, tout récemment en Syrie.

D’un usage civil et qui se veut au départ bénéfique, les "poisons" contemporains, souvent plus diffus et sournois, ont désormais pour nom pesticides, glyphosate, perturbateurs endocriniens et sont évoqués par 4 universitaires dans une séquence vidéo pour un débat éloquent autant que perturbant. Le cas du radium est illustré, notamment au travers de la ligne de produits cosmétiques qu’il suscita dans les années 20, ainsi que celui de l’amiante: ce matériau coûtera la vie de 100.000 personnes en France d’ici 2025!

La présence d’une ancienne apothicairerie, étagère où trône notamment la thériaque (auquel on ajoutait de la tête de vipère), évoque la possibilité, à partir du XIXe siècle, d’extraire des plantes, comme la digitale, des principes actifs, de les transformer en médicaments. Le botox, par exemple, utilisé en esthétique et en neurologie, contient un dérivé du bacille botulique; le rocuronium, dérivé de synthèse du curare, agit comme décontractant musculaire en anesthésiologie.

Enfin, on apprend que la chlorotoxine, substance au cœur du dard du scorpion, est étudiée dans le cadre du traitement des cancers du cerveau et qu’au niveau de la lutte menée contre la maladie d’Alzheimer, on envisage d’utiliser la latrotoxine présente dans le venin de la veuve noire. Qu’en aurait pensé Marie Besnard?

"Venenum. Un monde empoisonné"

Jusqu’au 13 avril 2018, au Musée des Confluences de Lyon, www.museedesconfluences.fr www.venenum.frNote: 4/5

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