interview

"Il faut comprendre le modèle d'une société et la vision de son management"

©Dries Luyten

En trente ans chez Ackermans & van Haaren, Luc Bertrand s’est forgé une solide réputation en matière d’investissement.

Son expertise, ainsi que celle de toute son équipe de management, est reconnue par bon nombre d’analystes et autres spécialistes. Son principe de base? Faire confiance aux hommes de terrain.

Nous l’avons rencontré dans son bureau à Anvers pour qu’il nous livre quelques secrets et conseils d’investissement.

Vous affirmez ne pas être un "holding classique"? Quelle est votre définition du holding? Et comment décririez-vous Ackermans & van Haaren ?
Il existe plusieurs modèles de holdings et ils ont fortement évolué ces dernières années. Certains holdings ont notamment investi dans plusieurs grandes sociétés dans lesquelles ils avaient des participations minoritaires. C’est-à-dire des participations comprises entre 3 et 5%. Ces holdings sont donc présents dans les conseils d’administration mais ils ne possèdent pas le pouvoir décisionnel final.

"Ackermans & van Haaren n’est pas un holding classique, plutôt un holding industriel."

"Nous avons la possibilité d’être présent autour de la table et d’orienter la stratégie des sociétés dans lesquelles nous investissons."

"Ce sont les hommes qui font la différence. Avec la bonne équipe et les bons moyens, on peut arriver à des résultats importants."

"Si la société sollicite de l’argent auprès de ses actionnaires alors que ses affaires ralentissent, c’est le moment de se poser des questions."

"Si tout est en place pour les cinq prochaines années et que vous avez un management avec un bon ‘track record’, vous avez un investissement intéressant."

Autre modèle: des holdings investissent dans des sociétés à travers des fonds. Des fonds de "private equity" ou de "venture capital".

Vous avez également le modèle des mono-holdings qui sont en fait des instruments de contrôle cotés.

Enfin, vous avez le modèle d’Ackermans & van Haaren. Selon moi, nous ne sommes pas un holding classique, plutôt un holding industriel. Certes, nous avons par exemple une participation dans le secteur bancaire; mais celle-ci possède un caractère industriel. C’est le cas pour chacune de nos participations. Un holding industriel est présent dans des conseils, dans des comités de direction, stratégiques et d’audit pour comprendre les chiffres et la stratégie de la société. Avec notre expertise, on peut influencer certaines décisions; mais seulement en collaboration avec l’équipe de management en place.

Peut-on comparer la stratégie d’investissement d’un holding et celle d’un investisseur particulier?
Non, nous sommes très différents d’un particulier. Lui ne peut que rentrer ou sortir d’un investissement. Dans des affaires d’une certaine taille, il ne peut être présent à la table de décision et orienter la stratégie de la société. Nous avons cette possibilité.

En trente ans chez Ackermans & van Haaren, je peux vous dire que la chose la plus importante, ce sont les hommes, l’équipe de management. Nous avons toujours mis l’accent sur ce point: savoir qui dirigeait la société et comment nous pouvions travailler avec les managers.

©MEDIAFIN

Vous est-il arrivé d’investir dans une société et de le regretter par la suite?
Évidemment, de multiples fois. Mais ce sont les hommes qui font la différence. Ils peuvent réorienter la société, modifier sa stratégie, recruter de nouveaux associés et ainsi créer des affaires remarquables. C’est très rare que nous jetions l’éponge. Nous ne sommes pas de bons perdants. C’est un long travail mais avec la bonne équipe et les bons moyens, on peut arriver à des résultats importants. Même dans des secteurs moins performants. Je crois très clairement en une gestion active. Pour en revenir aux modèles de holding, il existe des groupes plus actifs — qui interviennent dans la gestion des sociétés — et d’autres moins. Mais je tiens à souligner avec force qu’un modèle par définition n’est pas meilleur qu’un autre. Ce sont d’autres expertises, dans d’autres domaines et qui demandent d’autres talents.

Votre stratégie d’investissement peut-elle être influencée par des facteurs externes?
Bien entendu. Nous nous basons aussi sur les grandes tendances économiques. Nous avons la chance d’avoir des données qui nous permettent de mieux comprendre l’environnement économique dans lequel nous évoluons. Deux exemples. En ce moment, nous nous intéressons à de nouveaux secteurs comme les parcs éoliens, le deep sea mining… Mais aussi les maisons de retraite. Toute une génération (le fameux "baby-boom") va bientôt partir à la pension. Le modèle est en train de changer, avec de nouveaux besoins, et nous pensons avoir une réponse à ces besoins. Dans les dix prochaines années, ils ne vont faire qu’augmenter. Quand vous comprenez cela, vous comprenez pourquoi Ackermans & van Haaren a décidé d’y investir.

Autre exemple: il y a quelques années, nous avions une participation dans Solvus. Mais elle présentait peu de perspectives de croissance. Certes, je reste convaincu que le secteur de l’intérim offre des possibilités car c’est l’une des rares flexibilités du marché du travail. Mais nous nous sommes rendu compte que la législation n’allait pas évoluer à l’époque. Nous avons donc décidé de participer à une consolidation du secteur — créant ainsi de la valeur — et de nous retirer.

"Quand on investit dans une société, on investit dans un secteur économique."

Quel est le signal d’alarme pour sortir d’une société?
C’est très simple quand les gestionnaires nous demandent du cash. Je n’ai aucun problème à développer des affaires et je trouve merveilleux qu’on puisse apporter de nouveaux moyens à une politique de croissance — mais quand on sait où l’on va et que cela renforce le succès de l’équipe de management dans leurs nouveaux domaines d’investissement.

Dans le cas contraire, quand on vient nous demander de l’argent parce que les affaires ralentissent, c’est le moment de se poser des questions.

Regardez-vous aussi le bilan de la société? Sa santé financière?
La plupart des gens savent que je regarde tout (rires). Mais il est clair qu’un bilan qui est lourd, avec beaucoup de dettes, crée des états de faiblesse et une augmentation du risque. Si vous affichez une croissance "X", basée sur des fonds propres "Y" et que vous n’avez pas de dette, c’est totalement différent que si vous faites un pourcentage de 10, sur un capital de 100, mais que vous avez 500 de dettes. Vous avez un effet de levier et votre capital donne un rendement accru mais vous avez démultiplié le risque. Et je crois que l’investisseur n’est pas toujours attentif à cela. Nous sommes très attentifs à cela. C’est très important.

Luc Bertrand, administrateur chez Ackermans & van Haaren depuis 1985. ©Dries Luyten

Un rendement trop élevé vous interpelle donc?
There ain’t no free lunch (rires).

Au final, quels conseils donneriez-vous à un investisseur particulier?
Il faut une gestion de bon père de famille, une gestion diversifiée. Je crois également qu’il faut comprendre le modèle d’une société et la vision de son management. Quand on investit dans une société, on investit dans un secteur économique. Toutes nos sociétés sont condamnées à trouver de la croissance. Il faut donc comprendre son modèle de croissance et le réalisme de son application. Si tout est en place pour continuer encore pendant au moins 5 ans et que vous avez un management avec un bon "track record" (historique des performances, NDLR), pour moi, ce sont des investissements intéressants.

À lire le 25 juillet: Koen Dejonckheere

Retrouvez ici les interviews des patrons de holding déjà parues:


[Suivez Jehan Goffin sur Twitter en cliquant ici]

Publicité
Publicité
Publicité

Messages sponsorisés

Messages sponsorisés