interview

Hugues Bersini: "Facebook & co nous privent de nos meilleurs chercheurs"

© Kristof Vadino ©Kristof Vadino

Hugues Bersini est professeur d’informatique à l’Université Libre de Bruxelles. Les interfaces hommes-machines ainsi que les progrès de l’intelligence artificielle sont au cœur de ses travaux.

Transformera-t-on un jour directement nos pensées en mots, en images, en textes publiés automatiquement sur les réseaux sociaux, comme le prophétisait voici quelques jours Mark Zuckerberg, le patron de Facebook? Le Professeur Hugues Bersini est codirecteur de l’Iridia, l’Institut des Recherches Interdisciplinaires et de Développements en Intelligence Artificielle de l’ULB. Sa réponse est cinglante. "C’est le fantasme suprême, dit-il. Pouvoir commander nos machines ou nos ordinateurs par la pensée, ce n’est pas pour demain. Nous ne sommes nulle part dans ce domaine. Actuellement, nous ne savons ni lire ni décoder un cerveau humain. Alors, vous pensez, commander par télépathie une machine pour lui faire comprendre quelle tâche complexe on attend d’elle, c’est de la science-fiction pure!"

Le ton est donné. Le professeur d’informatique de l’ULB nuance cependant très vite son analyse.

"Il y a des choses intéressantes qui se font dans ce domaine. Je pense par exemple à certaines initiatives avec des personnes souffrant d’un handicap et qui à force d’entraînements et de concentration réussissent à faire bouger timidement leur fauteuil roulant. Cela reste toutefois extrêmement lent. Et cela ne fonctionne que pour des ordres simples. De là à communiquer avec un ordinateur et lui donner un ordre du genre ‘supprime-moi tel ou tel fichier’, il y a un monde de différence!"

"Je ne suis pas sûr que les nouveaux systèmes supplanteront certaines interfaces utilisées depuis longtemps. Qui communique aujourd’hui avec son ordinateur par la voix?"

Car c’est bien là que réside à ses yeux l’un des défis dans l’élaboration et l’utilisation de nouvelles interfaces entre l’homme et la machine: leur pertinence et leur utilité. "Je ne suis pas sûr que tous les nouveaux systèmes qui sont imaginés aujourd’hui supplanteront définitivement certaines interfaces utilisées depuis longtemps. Je pense par exemple à la reconnaissance vocale. Nous avons enregistré de grands progrès dans ce domaine ces dernières années. Le traitement automatique du langage, notamment, permet de communiquer avec nos machines par la voix. Mais regardez autour de vous. Qui communique avec l’ordinateur par la voix? Le clavier et la souris restent les maîtres du jeu, même s’ils prennent parfois la forme d’écrans tactiles. La technologie permet aussi d’autres modalités sensorielles. Mais il faut se demander si elles sont suffisamment performantes et intéressantes pour se substituer à nos interfaces actuelles. C’est la même chose pour nos smartphones. Alors qu’ils disposent généralement d’un système de reconnaissance de la parole, les gens utilisent plutôt le clavier pour communiquer avec eux. C’est une question de facilité, d’ergonomie ou de discrétion, suivant les contextes."

Une transformation radicale du monde de la recherche

Les préoccupations du scientifique de l’Université Libre de Bruxelles se situent en réalité à un autre niveau. Il s’agit d’une part de la concentration de la recherche dans ces domaines au sein de quelques grandes entreprises mondiales: Google, Facebook, Apple… Mais aussi de l’inertie des pouvoirs publics à tirer pleinement parti des nouvelles technologies pour résoudre les grandes crises auxquelles nous devons faire face.

"Quand Zuckerberg parle de publier une info sur Facebook par la seule pensée, il s’agit d’un effet d’annonce, dit le Professeur Bersini. Par contre, ce que fait son entreprise, comme les autres grandes entreprises du secteur, c’est tout simplement transformer radicalement le monde de la recherche dans notre domaine. Ces patrons sont en train de réunir au sein de leur écosystème, à coups de millions de dollars, tout ce qu’il y a de mieux dans le secteur. Ils rachètent les start-ups prometteuses, ils recrutent massivement les meilleurs chercheurs. Au final, leurs produits seront encore plus performants, plus largement disponibles et sans doute utilisés. Mais dans quel but? N’oublions pas que ce sont des entreprises commerciales. Et que le bien commun n’est sans doute pas leur première priorité…"

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La défense du bien commun, il faut plutôt la chercher du côté des pouvoirs publics. Ici aussi, Hugues Bersini lève le ton. "Nous disposons aujourd’hui de toutes les technologies nécessaires pour relever les grands défis qui s’offrent à nous. Je pense notamment au réchauffement climatique. Nos technologies et leurs interfaces nous permettent d’y répondre efficacement. Pour autant qu’on prenne les bonnes décisions au niveau politique, et rapidement." Dans son livre ‘Big Brother is driving you’ (paru aux Éditions de l’Académie royale de Belgique), Bersini pointait les opportunités exceptionnelles offertes par nos technologies qui nous permettent de repenser le mode de fonctionnement de pans entiers de notre économie, de nos méthodes de déplacements, de notre agriculture. "Les métros autonomes, les bus sans chauffeurs: cela existe déjà. Malheureusement, on ne pense pas globalement. Or, c’est ce qu’il faudrait pour réduire les bouchons sur nos routes, les retards cumulés, les émissions de CO2, le stress, les accidents… Voici peu, un article paru dans ‘Scientific American’ montrait qu’avec un recours massif aux nouvelles technologies, nous pourrions réduire en un an nos émissions de CO2 de 90%. Bien sûr, cela demande des moyens. Mais surtout un certain courage politique pour transformer en profondeur nos modes de fonctionnement."

Aucune crainte pour l’emploi

Cette automatisation de nos transports, la robotisation toujours plus grande de nos outils, de nos métiers effraient. Notamment à cause de leurs répercussions pour l’emploi. "C’est un leurre, dit le professeur d’informatique de l’Université Libre de Bruxelles. On entend souvent dire que les robots vont prendre nos jobs. Ce n’est pas vrai. Pour mettre en place ces technologies, repenser la consommation énergétique, l’agriculture, nos façons de manger, notre mobilité, notre vie de tous les jours, il va falloir se former, mais aussi fabriquer, mettre en place, affiner, gérer ces technologies. Tout cela va générer de l’emploi, et à tous les niveaux".

Et le professeur d’évoquer les énergies renouvelables, les smart-grids, les maisons intelligentes,… "Au niveau de la Belgique, ce sont des centaines de milliers d’emplois qui seront créés, du technicien au cantonnier, en passant par l’installateur de panneaux solaires, l’ingénieur…".

"Idem pour la mobilité. Et je ne pense pas ici à la voiture individuelle, mais plutôt au minibus urbain autonome. Il va falloir les construire ces minibus. Les entretenir, mettre en place et gérer le système qui permettra leur navigation en ville, les interfaces avec les passagers… Il faut aussi repenser et remanier les villes. Cela touche aux emplois manuels, à l’informatique, à l’urbanisme, etc. Et ce n’est pas de la science-fiction. De tels systèmes commencent à être testés en situation réelle. À La Rochelle par exemple, toute une ligne a été mise en place. Ces bus circulent dans une bande qui leur est réservée sans être totalement coupée du trafic. Pour avoir testé le système, je peux vous assurer que c’est impressionnant."

"Ce que la technologie ne peut pas faire, c’est décider de l’évolution sociétale à notre place. La balle est ici clairement dans notre camp."

" Par contre, ce que la technologie ne peut pas faire, c’est décider de l’évolution sociétale à notre place. La balle est ici clairement dans notre camp. C’est à nous qu’appartient ce genre de décision. Quand on comprend cela, on se rend compte qu’il ne faut pas craindre la technologie. Nous disposons aujourd’hui d’une technologie très développée. Peut-être pas aussi développée que ce qu’on voudrait qu’elle soit. Mais elle est déjà suffisamment riche pour nous permettre de survivre dans un monde qui est devenu très complexe." Christian Du Brulle

"Une machine, c’est avant tout un système infiniment programmable, qui fait ce qu’on lui demande. Cela devrait s’apprendre dès l’école!" Le Professeur Hugues Bersini pointe volontiers notre retard en matière de formation aux technologies du numérique.

"Pour l’instant on galvaude notre jeunesse au lieu de l’enrichir, tonne-t-il. Dans toutes les écoles, les ordinateurs, les tablettes, les tableaux blancs interactifs se multiplient. On apprend à peine à les utiliser, mais on ne dit rien sur leur propre mode de fonctionnement. C’est un non-sens. Comment ces jeunes vont-ils un jour pouvoir enrichir ces interfaces s’ils ne savent pas comment ils fonctionnent? Je réclame depuis vingt ans l’organisation de cours de numérique et même de programmation dans les écoles. Y compris au niveau de l’enseignement primaire. À six ans, un enfant sait programmer si on lui donne les clés. À douze ans, il est capable de programmer dans un langage professionnel."

"Comprendre des machines, cela s’apprend dès le plus jeune âge"


Le numérique a envahi nos existences. Il est devenu la technologie reine. La biologie, les mathématiques, la physique, la chimie sont repensées par le numérique. Il suffit de regarder les systèmes de simulations. Même l’économie est repensée par le numérique. Tous les métiers sont désormais pensés en fonction de cette technologie. Alors pourquoi ne pas apprendre à nos têtes blondes les bases de ce nouveau langage.

Stimuler la logique des enfants

Des machines et des hommes

Les chercheurs ne cessent d’"augmenter" l’être humain, d’améliorer ses performances, de prévenir ses maladies et, partant de là, de dépasser les limites liées à sa propre nature.

Nous sommes allés à la rencontre des pionniers belges, notre dossier >

"Ce qui est incroyable, c’est que dans les années 1970, on enseignait le ‘Logo’ dans les écoles, ce langage de programmation très simple où il fallait faire évoluer une petite tortue sur un écran. Aujourd’hui, alors que le numérique a explosé dans notre société, ces cours n’existent plus. Qu’attend-on pour les reprendre? Cela stimulerait la logique des enfants. Cela les aiderait à comprendre qu’une machine n’est jamais qu’un système qui a été programmé pour réaliser certaines tâches. Et que lorsqu’on le comprend, on peut le programmer pour réaliser n’importe quel type de tâche. Cela conduit à la compréhension de ce qu’est un programme. Et comment un programme peut, par exemple, améliorer notre vie quotidienne."

Ne risque-t-on pas de transformer en geeks cette génération qui est déjà née avec une pléthore d’écrans autour d’elle? "Je pense que les jeunes sont de plus en plus intelligents. Il s’agit d’une autre forme d’intelligence que celle à laquelle nous sommes habitués. Je reste optimiste en ce qui concerne leur intelligence rationnelle. Je sais que les psychologues sont plus sceptiques en ce qui concerne l’intelligence émotionnelle. Je ne me prononce pas à ce sujet. Le tout est de donner les bonnes clés aux nouvelles générations."

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