reportage

La machine s'implante dans votre cerveau

Selon Jan Rabaey, "Google n’a peut-être pas attendu suffisamment longtemps pour ses Google Glass. Le public n’était pas prêt." ©David Paul Morris

Auparavant, un ordinateur remplissait toute une pièce. Ensuite, nous avons pu l’installer sur la table de la cuisine, puis sur nos genoux, et enfin dans la poche de notre pantalon. Prochaine étape: il sera à l’intérieur de notre corps.

"Je l’appelle Homo Technologicus. L’inévitable enchevêtrement entre l’Homme et la technologie." Les yeux du chercheur belgo-californien Jan Rabaey pétillent. "La manière dont nous utilisons la technologie est au cœur de notre évolution. La découverte du feu, l’utilisation des outils: tout cela a modifié notre espèce et définit encore notre comportement et nos interactions avec le reste du monde. La seule différence, c’est que ce phénomène s’intensifie. La technologie se retrouvera bientôt à l’intérieur de notre corps."

Jan Rabaey dirige un centre de recherche à la célèbre université de Berkeley qui étudie les technologies sans fil et les possibilités de développer des puces électroniques de plus en plus petites mais de plus en plus puissantes. Son équipe teste des tatouages intelligents et des implants qui surveillent le fonctionnement des organes. Son laboratoire a inventé la technologie appelée "neural dust". Il s’agit d’un tissu de capteurs microscopiques pouvant être implantés dans notre cerveau. Cette idée a inspiré Elon Musk lorsqu’il a créé sa dernière start-up, Neuralink, qui ambitionne de développer un "brain computer interface".

Des machines et des hommes

Les chercheurs ne cessent d’"augmenter" l’être humain, d’améliorer ses performances, de prévenir ses maladies et, partant de là, de dépasser les limites liées à sa propre nature.

Nous sommes allés à la rencontre des pionniers belges, notre dossier >

Selon Jan Rabaey, nous assisterons bientôt à la naissance d’un "internet humain": un réseau de capteurs implantés dans notre corps nous permettra d’élargir nos connaissances et nos capacités. Et si ce professeur – né à Furnes, mais qui vit en Californie depuis plus de 30 ans – le dit, il vaut mieux écouter. Rabaey jouit de la réputation d’être capable de prédire la manière dont nous utiliserons les technologies à long terme. Au début des années ’90, il a créé l’Infopad, le précurseur de ce qui allait devenir la tablette, désormais omniprésente dans nos vies. L’artefact trône fièrement à l’entrée du laboratoire de Jan Rabaey.

Plus tôt cette année, le chercheur s’est vu décerner un doctorat honoris causa par l’université d’Anvers, pour l’ensemble de sa carrière. L’intelligence artificielle a failli compromettre cette cérémonie: l’invitation s’est retrouvée dans le dossier de spams de la messagerie électronique de Jan Rabaey. "Ils ont dû penser que je ferais comme Bob Dylan et que je n’irais pas chercher mon prix."

Prof. Jan Rabaey - "The Human Intranet" - IMS2016 Keynote Speaker


Aujourd’hui, nous sommes devenus inséparables de notre smartphone. Comment voyez-vous les choses d’ici 15 ans?
Les fonctions que nos smartphones utilisent pour recevoir et envoyer des informations peuvent être réparties sur différents canaux. L’audio pourrait être envoyé directement à la partie de notre cerveau qui gère l’ouïe. Les informations visuelles pourraient être envoyées vers la fonction ‘vue’. Nous pourrions gérer ces fonctions à l’aide de gestes simples. Cela nous permettrait de disposer de canaux offrant des expériences plus riches et plus naturelles. Le tout réparti sur l’ensemble de notre corps. Nous le voyons déjà dans l’évolution des écouteurs qui deviennent de véritables prothèses auditives. Nous pourrons contrôler notre environnement sonore, ou nous concentrer sur certains sons. C’est une première application qui n’exige pas d’intervention chirurgicale, mais qui améliore grandement notre expérience.

La prochaine étape se situera-t-elle sous notre peau?
Si nous voulons faire les choses à fond, et vivre une expérience de la manière la plus naturelle possible, cette technologie sera nécessairement plus invasive. Seule l’implantation de capteurs au niveau neurologique nous permettra d’obtenir le niveau de résolution voulu. Maintenant, soyons clairs: la connexion de notre cerveau à un ordinateur via une véritable interface cerveau-machine n’est pas pour demain.

"Le concept de ‘cyborg’ n’est pas neuf. Bon nombre d’entre nous portent déjà des implants et des prothèses."
Jan Rabaey
Chercheur à l’université de Berkeley

Le terme utilisé – cyborg – effraie de nombreuses personnes.
À tort et à raison. Nous, les humains, nous nous tracassons beaucoup à propos de nous-mêmes. Tout ce qui modifie l’essence même de notre humanité soulève des questions. Quels sont ces changements? Vers où allons-nous? Mais le concept de ‘cyborg’ n’est pas neuf. Bon nombre d’entre nous portent déjà des implants et des prothèses. La prochaine étape devrait permettre à ceux qui ont été complètement paralysés suite à un accident de retrouver leur mobilité grâce à des prothèses intelligentes et à la stimulation de leur cerveau et de leur système nerveux. Cela n’a jamais posé de problème à qui que ce soit. Et quid des sportifs qui souhaitent améliorer leurs performances? Les joueurs de golf se font déjà opérer des yeux pour améliorer leur vue. C’est une façon d’adapter notre corps et de l’améliorer. La question qui se pose: où fixer la limite? Aurons-nous bientôt une population répartie entre les ‘have’ et les ‘have not’? Certains pourront se permettre ces interventions, les autres pas. Allons-nous créer deux sous-espèces humaines? Ces questions sont importantes et nous nous les posons. Mais cela ne signifie pas que nous devons faire barrage aux technologies.

"Pourrons-nous un jour disposer de la vision nocturne? Ou d’une vision à 360 degrés? Nous menons plusieurs expériences de ce type." ©David Paul Morris

Parce qu’il est impossible de les arrêter?
C’est en tout cas très difficile. Nous ne pouvons freiner les technologies que si elles provoquent beaucoup de réactions négatives. Google Glass est un bel exemple: le rejet était trop important. Malgré tout, ce concept n’est pas entièrement mort. Cette technologie suit son chemin dans certains secteurs professionnels. Google n’a peut-être pas attendu suffisamment longtemps. Le public n’était pas prêt. La plupart du temps, il vaut mieux commencer par quelques groupes bien ciblés, par exemple en commençant par les applications médicales, où le niveau de résistance est moins élevé vu que la nouvelle technologie apporte clairement un plus.

Pensez-vous trouver des personnes prêtes à jouer le rôle de cobayes et à se laisser implanter des bidules dans le cerveau?
On en trouve bien plus que ce que vous pouvez imaginer. De nombreux tests cliniques sont déjà en cours, en particulier avec des patients souffrant de maladies neurologiques. Comme un jeune homme qui s’est retrouvé paralysé suite à un accident et qui a retrouvé l’usage de ses bras grâce à des implants. Ce n’est pas un problème de trouver des candidats, et c’est ce qui a permis de développer ce type de technologie. Mais la route est longue. Il faut au moins dix ans pour passer d’une idée à un prototype, en particulier dans le domaine médical. Et c’est tout aussi bien, car ce n’est pas sans risque.

Réussirons-nous à convaincre l’homme de la rue de se laisser implanter des puces électroniques?
Pourquoi pas, si vous savez que ces puces peuvent retarder de 15 ans le développement d’Alzheimer ou de Parkinson? Cela commence souvent par des applications préventives. Nous pourrions remplacer la prise de médicaments par des stimulations électriques. Et quid des ‘killer apps’? Il est impossible de savoir comment la population réagira. Cela dépendra des avantages qu’elle pourra en retirer.

"La question qui se pose: où fixer la limite? Aurons-nous bientôt une population répartie entre les ‘have’ et les ‘have not’?"

Quand je discute avec des neurologues, ils disent qu’ils ne connaissent pas encore suffisamment le cerveau pour le relier à un ordinateur.
En effet, nous ne sommes pas encore très loin dans ce domaine, mais nous arrivons à bien cartographier certaines parties de notre cerveau. Par exemple, nous connaissons déjà très bien le cortex humain, qui gère nos mouvements. Les couches les plus abstraites sont plus difficiles à comprendre. Nous sommes loin de connaître le fonctionnement de nos compétences cognitives, comme l’interprétation et la créativité. Mais soyons clairs: il ne faut pas imaginer que nous aurons des implants pour l’ensemble de notre cerveau. Nous en aurons pour des parties et des fonctions spécifiques.

Les applications médicales des implants actuels ne vont que dans une seule direction: du cerveau vers l’extérieur. Pourrons-nous un jour aller dans les deux directions, et améliorer sensiblement nos capacités?
Pourrons-nous un jour disposer de la vision nocturne? Ou d’une vision à 360 degrés? Nous menons plusieurs expériences de ce type. Par exemple, en plaçant un casque qui permet, grâce à des capteurs, de détecter ce qui se passe derrière nous. Si un objet se trouve derrière vous, vous ressentez des vibrations. Ce serait intéressant pour les ouvriers du bâtiment.

Si nous réussissons un jour à créer un ordinateur-cerveau, cela ouvrira sans doute une boîte de Pandore sur le plan du respect de la vie privée. Après la liberté de parole, devrons-nous bientôt nous inquiéter de notre liberté de penser?
L’idée qu’il sera un jour possible de lire dans nos pensées est totalement farfelue. Ce n’est ni pour demain, ni pour après-demain. Nous pouvons identifier les signaux entrants et sortants, mais ce qui se passe entre les deux est impossible à savoir. Ce sera peut-être envisageable dans dix ans, donc nous devons bien y réfléchir. C’est pourquoi il est essentiel de sécuriser la technologie. Lors de la création d’internet et de l’internet des objets, ce sujet a toujours été relégué au second plan, ce qui est une erreur. Aujourd’hui, à cause des interactions entre la technologie et la biologie, nous avons l’occasion de faire avancer les choses. Par exemple: je souhaite envoyer les données concernant ma pression sanguine – mesurée par un capteur – à mon médecin et à personne d’autre. Lorsque nous aurons résolu ce problème, nous aurons franchi une étape importante.

Elon Musk estime que nous avons besoin d’une interface pour notre cerveau pour garantir la survie de notre espèce, sinon nous ne pourrons pas rivaliser avec l’intelligence artificielle (IA).
Il ne fait aucun doute que nous aurons un jour des robots/ordinateurs/IA qui seront plus intelligents que nous. Nous devons évoluer ensemble. Nous pouvons utiliser cette force pour nous améliorer, et parvenir à une symbiose.

Le danger

Et l’éthique dans tout ça?

Les chercheurs sont quotidiennement confrontés à de nouvelles possibilités technologiques. Sont-ils pour autant conscients des problèmes éthiques que causent ces nouveautés? "Toutes les technologies ont de bons et de mauvais côtés, nous dit Jan Rabaey. Et il n’est pas facile de trouver l’équilibre. Mais voyez ce que les technologies ont déjà apporté à l’humanité." "Les smartphones ouvrent la porte à d’énormes possibilités, continue-t-il. Mais pour certains, ils signent la fin de l’humanité. Vous pouvez philosopher sur cette question. Mais la technologie jouera un rôle important dans l’avenir de l’humanité. C’est un fait."

Et le chercheur d’ajouter: "Une technologie qui n’est pas mature ou qui fait fausse route sera vite bloquée. Elle entraînera des réactions négatives. Et sans financement, elle n’aboutira jamais à rien. C’est ce qui garantit un certain équilibre."

 

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