reportage

La machine vous transporte dans un monde virtuel

Skemmi a développé un jeu pour sensibiliser les enfants aux dons d’organes avec le Federal Truck de la chancellerie du Premier ministre. ©Kristof Vadino

La caméra de Skemmi détecte les gestes, les sons et les couleurs. L’interaction plonge le spectateur dans un monde virtuel où il devient acteur du message. Par l’intermédiaire du jeu, l’expérience qu’il vit est unique et génère des effets psychologiques et sociaux mesurables. Mais derrière le ludique se cache un puissant outil de communication.

Un homme au teint brouillé court. Il porte un casque, des chaussures de sécurité et une veste de travail mauve. Il paraît essoufflé et cherche son chemin dans cette tranchée poussiéreuse et noire comme la nuit. Il s’arrête un instant, envisage de continuer sa route puis se fige. Accroupi devant un déluge de câbles, il sort de son sac une pince coupante. Il n’hésite pas longtemps. D’un geste vif, il tranche l’imposant câble orange qui lui fait face. L’explosion est presque instantanée, l’homme est tué sur le coup. Game over. Rêve ou réalité? Un peu entre les deux: bienvenue dans la réalité augmentée.

Il y a encore peu de temps, Sibelgaz avait un problème. Le gestionnaire des réseaux gaz et électricité à Bruxelles enregistrait pas mal d’accidents de travail, souvent graves, parfois mortels, parmi ses techniciens. L’entreprise décide donc d’investir dans une campagne de prévention pour sensibiliser ses ouvriers aux règles élémentaires de sécurité. "Mettre des gants quand on va couper un câble de 12.000 volts, ça a l’air évident mais certains ne le faisaient tout simplement pas", fait remarquer Lionel Lawson, fondateur de Skemmi. En collaboration avec l’agence de communication Voice, la startup bruxelloise a développé une animation où elle a plongé le technicien Sibelgaz dans une tranchée de Bruxelles. "Le spectateur est invité à courir et à résoudre différents challenges pour pouvoir passer au niveau supérieur. Mais quoi qu’il fasse, son personnage est toujours virtuellement tué, parce qu’il a oublié son casque ou qu’il n’a pas coupé l’électricité", explique Lionel Lawson.

Des machines et des hommes

Les chercheurs ne cessent d’"augmenter" l’être humain, d’améliorer ses performances, de prévenir ses maladies et, partant de là, de dépasser les limites liées à sa propre nature.

Nous sommes allés à la rencontre des pionniers belges, notre dossier >

Il y a trois ans, L’Echo avait déjà rencontré Lionel, ingénieur civil et fondateur de Skemmi (voir le magazine "L’avant-garde" du 14 juin 2014). La startup bruxelloise, spécialisée dans l’interaction homme-machine, était en train de se faire un petit nom en réinventant l’expérience cinéma. "À l’époque, on se présentait comme une société qui faisait des jeux interactifs de masse. Au fur et à mesure, on s’est rendu compte que ce qu’on avait entre les mains était avant tout un outil de communication qui permet de faire interagir une audience avec un écran", explique d’emblée le trentenaire dans ses nouveaux bureaux de l’Avenue Louise.

Vivre une expérience unique

Après quelques prototypes dans le domaine médical, la startup, spin-off de l’UCL fondée en 2013, s’était naturellement dirigée vers la communication interactive. "Nous avons créé une plate-forme qui permet de tester une large palette de modalités. Elle peut détecter les sons, les gestes mais aussi les couleurs", nous détaillait alors le CEO de Skemmi. La machine proprement dite consiste en une ou deux caméras en fonction de la taille de la salle. Caméra qui va extraire les informations. "C’est là qu’a lieu la détection proprement dite", explique Lionel Lawson.

Les caméras développées par Skemmi détectent les gestes, les sons et les couleurs. ©Kristof Vadino

L’interaction multimodale permet de créer des expériences uniques, de celles que l’on n’oublie pas. Et qui font les choux gras des annonceurs. Cible historique et de cœur, la publicité fait aujourd’hui office de laboratoire pour Skemmi. "C’est dans ce domaine qu’on peut innover le plus, qu’on réalise les projets les plus impressionnants", reconnaît Lionel Lawson. Dernièrement, Skemmi a collaboré avec Disney France sur un projet de jeu de masse interactif. Pour l’avant-première européenne du film d’animation Vaiana au Kinepolis de Lomme, l’entreprise a plongé les spectateurs de deux salles distinctes dans une course de pirogues. "Ils devaient pagayer pour remporter la course, explique Lionel Lawson. La salle A voyait la salle B et inversement. C’était une expérience assez impressionnante. Nous sommes les premiers au monde à l’avoir fait."

Avant le jeu proprement dit, il y a généralement une phase de tutoriel. "On ne peut pas rentrer directement dans le jeu, cela doit être progressif. Il faut laisser le temps à la caméra de capter les mouvements du public et de se synchroniser. Plus la synchronisation est poussée, plus la pagaie va vite", ajoute Lionel Lawson. Le challenge consiste à trouver un équilibre entre la complexité et l’intuition des mouvements demandés aux spectateurs. "Plus c’est naturel, plus l’expérience est forte", affirme encore Lionel Lawson.

La réalité augmentée transforme le spectateur passif en acteur du message.

Fédérer et sensibiliser

En septembre 2015, Skemmi a réalisé une levée de fonds auprès d’investisseurs privés. Les 300.000 euros récoltés ont servi à financer la production des différents modules développés par Skemmi. "Avant, nous étions une société de services. On se rendait chez le client et on lui proposait une solution sur-mesure. C’était du one-shot. Aujourd’hui, on peut proposer différents modules (vote, quizz, ice-breaker…) produits en amont", détaille Lionel Lawson. Imaginez que vous assistiez à une cérémonie de remise de prix, longue comme un jour sans pain. Comment capter l’attention du public dont les yeux sont vissés sur son smartphone? "On peut, par exemple, faire voter le public en live", commente Lionel Lawson. Et pour ça, pas besoin de smartphone avec Skemmi. "L’image du public apparaît à l’écran. À chaque proposition de vote, chaque individu composant le groupe a le choix: lever et agiter la main pour voter pour ou ne rien faire. À l’issue de la cérémonie, la plate-forme calcule les résultats et les affiche sur l’écran", poursuit-il.

Si pour Skemmi tout a commencé avec la publicité, la société réalise désormais la majorité de son chiffre d’affaires en organisant des événements qui ont trait à la communication interne des entreprises. "C’est moins cher qu’un team bulding et tout aussi efficace en termes de communication, juge Lionel Lawson. Les modules que nous utilisons sont customisables, adaptables aux besoins et aux attentes de nos clients."

"La recette Skemmi? Toujours commencer par quelque chose de fun."
Lionel Lawson
CEO de Skemmi

Troisième et dernier client de Skemmi: les pouvoirs publics. La chancellerie du Premier ministre, Charles Michel, voulait évoquer les dons d’organes devant les enfants du Royaume. Mais comment démystifier un sujet aussi tabou? Comment en parler sans jamais faire peur? "On a appliqué la recette Skemmi: commencer par quelque chose de fun", s’amuse Lionel Lawson. Les enfants sont invités à entrer dans le Federal Truck, une initiative des autorités fédérales destinée à informer la population sur diverses thématiques. À l’intérieur, on leur propose de jouer à un jeu. Ils sont séparés en deux équipes.

Et voici ce que ça donne. Un homme et une femme sont perdus dans la jungle. À la manière du jeu mobile à succès Ninja Fruit, qui consiste à couper des fruits virtuels avec son doigt, les enfants doivent trouver leur chemin en franchissant les différents obstacles. Quand soudain… "Il y a une équipe qui perd. On veut faire la revanche mais un ou plusieurs organes d’un des personnages sont défectueux. Il ne peut pas poursuivre le jeu dans cet état mais on peut le soigner en faisant des dons. Il ne s’agit donc pas d’une compétition mais d’une collaboration", fait remarquer Lionel Lawson.

Effets de la psychologie collective

La technologie développée par Skemmi a un impact non négligeable sur la cognition et le comportement social. "Bernard Rimé, professeur à l’UCL, a étudié l’impact des expériences collectives (concert, match de foot…) au niveau psychologique et social. Il a identifié cinq effets dont l’émergence dépend de deux contraintes: il faut participer à des expériences collectives et il faut qu’il y ait perception d’une synchronie émotionnelle", explique Lionel Lawson. Concrètement cela signifie que pour que ces effets se déploient, le spectateur doit voir d’autres personnes en train de faire et de ressentir la même chose que lui.

L’un des premiers effets est la fusion identitaire. "C’est le plus intuitif", estime Lionel Lawson. C’est l’idée que durant un concert ou un match de foot, par exemple, tout le monde vibre à l’unisson. "Et ce sentiment perdure encore après l’expérience collective", ajoute-il. Pour caricaturer, cela signifie que si un manager veut fédérer son équipe, il peut les inviter à un concert, organiser un team building à un prix exorbitant… ou bien organiser un événement Skemmi de 3 minutes. Le sentiment d’unité généré sera exactement le même. L’un des corollaires à cet effet est l’intégration sociale. "La psychologie de groupe postule que lorsque des individus interagissent ensemble, ils se comportent comme une seule et même personne. Tout est nivelé: il n’y a plus d’introvertis, d’extravertis…", complète Lionel Lawson.

L’expérience Skemmi génère évidemment des sentiments et sensations positives par l’intermédiaire du jeu, mais surtout elle modifie la perception des capacités des spectateurs, ce qui a une influence positive sur la confiance en soi. "Vivre des expériences collectives, avec perception de la synchronie émotionnelle, peut créer une amélioration de la confiance en soi. Et cette perception peut durer jusqu’à deux semaines", explique encore Lionel Lawson.

Un puissant outil de communication

Le dernier effet, le plus dangereux, est la modification des symboles. Autrement dit, la possibilité de transformer les attitudes ou comportements par rapport à un symbole. "En ce sens, Skemmi est un outil de communication extrêmement puissant et potentiellement dangereux", admet Lionel Lawson. De la sensibilisation à la persuasion, il n’y a qu’un petit pas… "Notre focus n’est pas sur la technologie en tant que telle mais sur le contenu, insiste-t-il. Skemmi est un outil de communication, le champ de ses potentialités est donc très vaste. Mais nous pensons plutôt en termes de problématiques à résoudre. Et sur cette base, nous modifions ou adaptons le produit, le contenu ou la technologie pour y répondre."

Maintenant que Skemmi a "standardisé" ses modules, la société envisage de nouveaux marchés. "Il faut faire un mix entre les pays qui sont innovants et ceux qui ont le budget, sourit Lionel Lawson. La France et de manière générale, les pays limitrophes sont à l’étude." En mode "services", Skemmi était rentable mais depuis qu’elle est passée en mode "produits", la situation a changé. "On est toujours en phase d’investissement, la prochaine étape c’est la croissance. En termes de produits, on est parvenu à faire quelque chose de ‘scalable’. Les modules peuvent être adaptés de manière automatique, à distance. C’est le cycle commercial que l’on doit maintenant rendre industriel", conclut Lionel Lawson.

Le danger

Un outil entre de mauvaises mains

Lionel Lawson le reconnaît lui-même: Skemmi c’est un outil de communication vraiment puissant et potentiellement dangereux. Pour se faire une idée des dérives potentielles, il suffit de penser à l’émulation (ou l’hystérie) collective des fans lors d’un concert ou plus tragiquement à la manière dont certains dictateurs sont parvenus à convaincre et fédérer des masses de citoyens par le passé. Entre de bonnes mains, les modules de Skemmi ont certainement leurs vertus. Entre des mains moins bienveillantes, on pourrait bien se retrouver avec un puissant outil de persuasion, voire de propagande.

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