chronique

Quand nous préférerons les robots aux humains

Le robot Kobian. ©Bloomberg

Un jour prochain, les robots humanoïdes feront partie de notre quotidien. Comment cohabiterons-nous avec cette intelligence artificielle installée à domicile?

Que manque-t-il aux machines pour devenir de parfaits robots-compagnons, des assistants bienveillants et multitâches, capables de nous seconder dans notre quotidien? La puissance de calcul? La parole? Non, l’intelligence artificielle, c’est-à-dire la capacité de combiner le raisonnement, l’apprentissage par l’expérience et l’interaction avec l’homme.

Mais aussi "intelligent" soit-il, le robot ne sera accepté dans les foyers ou les entreprises que s’il parvient à comprendre et à réagir pertinemment aux humeurs et aux états d’âme des êtres humains. S’il veut trouver sa place dans notre société, il faudra qu’il nous comprenne et donc qu’il nous ressemble.

Dans son livre intitulé "Le jour où mon robot m’aimera", le psychiatre Serge Tisseron s’interroge sur cette relation d’un nouveau type qui va s’instaurer entre l’homme et la machine, une relation fondée sur l’empathie artificielle.

Le robot Kobian. ©Bloomberg

L’objectif des chercheurs est de créer l’illusion d’un fonctionnement humain. Le robot doit être capable de nous comprendre parfaitement pour nous convaincre que nous communiquons avec l’un de nos semblables. "L’intelligence artificielle fait peur, l’empathie artificielle sera là pour nous rassurer", résume Serge Tisseron.

Mais que se passera-t-il lorsque cette illusion sera parfaite? Comment l’individu vivra-t-il avec ses nouveaux compagnons plus vrais que nature? Bienvenue sur les chemins sinueux d’une idylle programmée avec les robots.

Mon robot me ressemble

Après 30 ans de théories expliquant qu’un trop grand réalisme inquiétait voire repoussait les utilisateurs des robots, les chercheurs ont tranché: l’apparence humanoïde est une condition sine qua non pour que les hommes les adoptent.

C’est le cas de Kobian, un robot japonais capable d’exprimer sept émotions humaines dont la surprise, le ravissement, la tristesse et le dégoût. Des moteurs installés dans son visage font bouger ses lèvres, ses yeux et ses sourcils. Afin d’accentuer le réalisme, il prend différentes poses. Pour exprimer la joie, il lève par exemple les bras au-dessus de la tête et ouvre grand la bouche et les yeux.

Mais avant de pouvoir répondre à l’aide de ces "comportements émotionnels", le robot doit d’abord être capable de comprendre les émotions exprimées par l’homme. Pour ce faire, les chercheurs du Massachusetts Institute of Technology (MIT) ont développé le logiciel Affectiva. Il permet aux ordinateurs de repérer les émotions grâce à une caméra et des micros qui enregistrent et analysent les mouvements des muscles du visage, les postures et le rythme de la voix.

Une fois décryptées, ces attitudes peuvent être reproduites par le robot pour renvoyer l’illusion d’une interaction empathique via la voix, les mimiques du visage, le regard et les gestes.

Mon robot me comprend

La machine n’est plus simplement utile, elle nous donne l’illusion de nous comprendre en simulant des émotions. C’est l’avènement du "robot-partenaire".

"L’empathie artificielle construit une relation basée sur l’analyse des émotions par des modèles mathématiques qui corrèlent en temps réel réactions du robot et profil de l’utilisateur, détaille Serge Tisseron. C’est ‘pour de faux’? Et alors? Il suffira de l’oublier pour être heureux."

Comment, en effet, saurons-nous résister à la tentation de nous mettre à la place d’un robot humanoïde en lui attribuant des pensées? Le psychanalyste met en garde contre ce type de transfert: "L’utilisateur d’un robot peut glisser facilement de la pensée ‘il a l’air content’ à l’affirmation ‘il est content’."

J’aime mon robot

Le robot Pepper. ©Hollandse Hoogte

Les premiers signes d’attachement affectif à des machines ont déjà été signalés au sein de l’armée américaine. Certains soldats travaillant avec des robots de déminage (Packbots) ont expliqué interagir avec eux comme ils le feraient avec un être humain ou un animal. "Les soldats ont déclaré que l’attachement à leur robot n’affectait pas leurs performances, mais ils ont reconnu qu’ils ressentaient une gamme d’émotions telles que la frustration, la colère et même la tristesse quand leur robot était détruit sur le terrain. […] Ils projettent une partie d’eux-mêmes au point de se sentir blessés si leur robot est endommagé", explique Serge Tisseron.

Que se passera-t-il alors quand notre robot humanoïde aura élu résidence chez nous et qu’il sera devenu, au fil du temps, le témoin involontaire de notre vie quotidienne et de notre existence?

Je préfère mon robot à mon entourage

De nombreux penseurs expliquent qu’il faut moins craindre une révolte des machines sur le modèle des films Terminator, qu’une infiltration progressive des relations humaines par un idéal de perfection qui n’a plus rien d’humain. Les machines seront en effet programmées pour répondre et anticiper nos désirs et nos besoins, avec une précision déconcertante.

Une prouesse qui risque de compliquer nos relations avec notre entourage, comme le craint Serge Tisseron: "Les robots pourraient bien être rapidement perçus et conçus comme des moyens de guérir les humains de leurs déceptions quotidiennes avec d’autres humains. […] Nous reporterons inévitablement sur eux des attentes et des espoirs que nous avons renoncé à satisfaire avec des humains."

J’obéis à mon robot, pour mon bien

Pour interagir avec nous, les robots-compagnons devront connaître parfaitement nos habitudes, nos humeurs, nos passions. Pour ce faire, une forêt invisible de capteurs enregistrera, analysera et stockera tous nos faits et gestes. L’objectif? Nous simplifier la vie en réduisant la complexité des choix à faire.

Serge Tison, "Le Jour ou mon robot m'aimera, vers l'empathie artificielle". Albin Michel. ©rv doc

Si l’on a l’habitude de prêter aux machines un comportement froid et rationnel, la réalité est en fait toute autre. Le supplément d’âme des robots se situe dans leur logiciel, leur matrice originelle. C’est précisément ce qui inquiète Serge Tisseron: "Le problème de l’intelligence artificielle pourrait bien résider moins dans ses pouvoirs que dans le type de logiciels moraux qui lui seraient implémentés, autrement dit dans les choix des programmeurs."

Les robots seront-ils conçus pour nous conforter dans nos opinions, nous contredire, nous éduquer, nous convaincre? Seront-ils capables d’être hypocrites ou de mentir pour "notre bien"? Quel usage sera-t-il fait des données personnelles transmises en temps réel par un robot domestique vers le centre de télésurveillance, chargée de prendre soin d’une personne âgée?

À la fin de son ouvrage, le psychanalyste lance un appel à anticiper l’invasion annoncée des "super-serviteurs et super-mouchards": "De la même manière qu’il existe aujourd’hui des démagogues qui disent et écrivent ce qu’une majorité de la population a envie d’entendre et de lire, on peut redouter le déferlement sur le marché d’intelligences artificielles qui agiront de même. Le fait que ce soient nos interlocuteurs quotidiens leur donnera une puissance de conviction sans commune mesure avec celle de la radio ou de la télévision. N’attendons pas que notre monde se réduise à des choix préprogrammés pour commencer à construire des protections contre ces dangers."

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