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Laissés dans l'ignorance, les travailleurs de la galaxie Nethys sont inquiets

©Photo News

De l’affaire des comités de secteur à la vente en catimini des bijoux de famille, sans oublier la personne de Stéphane Moreau elle-même, la saga Enodia/Nethys/Publifin ne fait que rebondir depuis la fin 2016. Pas évident pour les gens qui y travaillent, d’autant plus que ceux-ci nagent dans le flou et le doute. L’Écho a tenté de recueillir leurs témoignages.

Il y a de ces questions, parfois, que l’on anticipe et que l’on redoute, préférant y échapper. "Et toi, tu travailles où?" est de celles-là, quand on est au service de la "pieuvre" Enodia/Nethys/Publifin. Et ce depuis la fin 2016, lorsqu’éclate le scandale des comités de secteur, où toute une série de gens étaient payés des ponts d’or à ne pas faire grand-chose. "Cela va un peu mieux à présent, parce que l’affaire Publifin s’est estompée, témoigne Stéphane (*), qui oeuvre chez VOO depuis plus de dix ans. Mais pendant tout un temps, le personnel s’est fait traiter de voleur. Des gens que je ne connaissais pas, dans un contexte professionnel, me sortaient: ‘De toute façon, vous êtes des escrocs et n’avez pas besoin de sous.’ Au début, cela surprend. Alors on essaie d’expliquer: on ne fait que notre boulot et on ne fait pas partie des têtes pensantes de la boîte. Mais cela ne sert à rien. Alors, à force, on laisse tomber. Et on tente d’en rigoler. Une fois, je me suis légèrement emporté, en lâchant un ‘Les escrocs vous souhaitent une bonne journée’ en raccrochant."

"Pendant tout un temps, le personnel s’est fait traiter de voleur."
Stéphane
travailleur chez Voo

La commission d’enquête a rajouté une couche. Rendant les embauches ardues. "Les gens étaient gênés de travailler pour le groupe, se rappelle Pol (*), ancien cadre de chez Nethys. La commission a tout paralysé; les gens auditionnés passaient leur temps à se préparer. Comme la gestion est extrêmement centralisée, plus rien ne se décidait."

Pour Christine Planus, les choses se sont gâtées bien avant 2016. Pour cette déléguée principale CGSP chez Enodia, qui affiche vingt-trois ans de maison, cela remonte à 2009. "Quand Stéphane Moreau a débarqué avec un plan de restructuration qui ciblait 229 personnes. Depuis, les relations sont difficiles avec la direction." N’empêche. Cette histoire de jetons de présence a réussi à secouer la déléguée. "Nous étions abasourdis. En même temps, nous y avons vu une potentielle bouffée d’air frais: et si c’était le début de quelque chose, d’une sorte de grande remise à plat. Nous avons dû déchanter." Une profonde injustice. C’est ce qu’a ressenti Stéphane à l’époque – un sentiment qui ne l’a guère quitté. "Le personnel a toujours été tenu de se serrer la ceinture. Un an plus tôt, la direction refusait la hausse d’un euro pour les chèques-repas, parce que cela allait coûter trop cher!"

Partant de là, chez Enodia, ils sont pas mal à avoir pris le pli de ne plus s’étonner des multiples rebondissements. La vente en catimini de Voo, Win ou Elicio? "Cela ne me surprend même plus, balaie Christine Planus. On vit là-dedans depuis tellement longtemps. Voilà un petit arrangement entre amis de plus." Et puis, il faut dire que des rumeurs circulaient depuis le printemps. "Ce n’est pas tombé d’un arbre", résume François (*), qui travaille chez Nethys. "Même si des bruits, dans une intercommunale, il en court tous les jours, glisse Stéphane. Il faut faire le tri."

"Le malaise est arrivé à son apogée. Personne ne sait rien et n’est informé. On nage dans le flou le plus complet."

Ils ont beau faire les blasés, revenus de presque tous les coups tordus, on sent tout de même que les derniers épisodes ne les laissent pas indifférents, nos interlocuteurs. "Ces trois ventes tenues secrètes, à des prix défiant toute concurrence? Mais c’est stupéfiant!, s’esclaffe Pol. De toute ma carrière, je n’ai jamais vu cela. À côté, le coup des comités de secteur, c’est juste quelques types qui ont vidé le minibar d’une chambre d’hôtel!"

Un coup fumant qui a encore plus plombé l’ambiance dans les couloirs du groupe. "Le malaise est arrivé à son apogée, estime François. Personne ne sait rien et n’est informé. On nage dans le flou le plus complet. Que va-t-il se passer, à présent? Quels étaient les objectifs de la vente? S’agissait-il d’une opération industrielle? D’un coup financier? Si repreneur il y a, pourquoi ne s’est-il pas manifesté, afin d’exposer ses objectifs? VOO aux mains d’un acteur américain: faut-il s’en inquiéter, parce que les Américains attendent souvent une croissance à deux chiffres? Ou se réjouir d’avoir un partenaire à même d’injecter des fonds dans l’activité? Alors je veux bien que dans une opération industrielle, un certain niveau de confidentialité s’impose. Mais effectuer des ventes dans le dos de l’actionnaire, c’est pour le moins curieux."

"À la tête du client"

Christine Planus doit bien l’avouer: l’absence totale de communication la laisse plus que perplexe. "J’ai récemment tenu une séance d’information à destination de travailleurs de VOO, à Strépy. Ils n’étaient même pas au courant que Nethys avait reçu le mandat d’Enodia pour la vente des actifs. Et après ça, chez Voo, le personnel reçoit des mails du directeur Jos Donvil, signés Jos, et disant que ‘tout ira bien’. Quel irrespect!"

On tente: Stéphane Moreau et les autres principaux dirigeants de la galaxie Nethys, comment sont-ils perçus? Christine Planus est sans pitié. "Ils sont craints, certainement. Mais très mal vus. Comment en effet ressentir du respect pour quelqu’un qui n’en a guère pour vous? Pas légitimes non plus: entre défendre l’intérêt général et celui des actionnaires, quelles missions ont-ils menées à bien? Quant à François Fornieri, qui joue à présent les grands seigneurs et le manager reconnu, je rappelle qu’on a sauvé son cul de la faillite il y a quatre ans, et que Meusinvest, Ogeo Fund et la SRIW sont intervenus. Je suis ébahie de tant de culot."

©BELGA

On sent davantage de réserve chez Stéphane. "Stéphane Moreau a quand même créé un outil, qui offre de l’emploi. J’ai à manger grâce à cela. Quant aux salaires de la direction, tous les chefs d’entreprise ont des rémunérations de fou; ce n’est pas cela qui me choque. Alors je ne connais pas tout. Peut-être n’a-t-il pas respecté toutes les règles, mais jusqu’à preuve du contraire, il n’a rien commis d’illégal. Même si, c’est sûr, cette histoire de jetons de présence était lamentable." Cela étant, lorsqu’on l’interroge sur la culture qui règne au sein de l’entreprise, cette forme de compréhension s’estompe. On résume pour vous: chez VOO, mieux vaut être Liégeois. Toujours d’accord avec la hiérarchie. Et ne pas l’ouvrir et communiquer avec l’extérieur. Des doutes, il en a aussi sur "l’outil", surtout depuis que Resa a été extrait de Nethys pour remonter chez Enodia. "Presque tous les statutaires sont partis. Était-il finaud de laisser filer toute l’expertise? Depuis, j’ai vu des dossiers qui ont coincé techniquement; ce ne serait pas arrivé avant."

La culture d’entreprise à la sauce Nethys, ce n’est pas ce qui manque à Christine Planus, qui a déménagé chez Resa, justement. "Je n’ai plus l’habitude, mais ici, on respecte le travailleur. Il y a des règles, et elles sont respectées. Cela a l’air magique, alors que c’est juste normal. Mais rien de tout cela n’existait chez Nethys, où l’on se moquait du cadre légal, où durant des années il n’y avait plus de tutelle ni de relais politique, et où régnait un régime de favoritisme, fait de décisions à la tête du client et où tout allait bien pour les amis des amis."

Au moment de quitter Liège, on lui demande si quelque chose la chipote encore. Elle n’hésite pas. "Oui, Ogeo Fund, qui effectue des investissements douteux et où l’on nous refuse la nomination d’un expert indépendant. Je crains que cela ne constitue le prochain scandale, même si j’espère me tromper."

(*) Les noms ont été modifiés afin de garantir l’anonymat de nos interlocuteurs.

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