interview

"Non, François Fornieri n'est pas devenu infréquentable" (Frédéric Daerden, PS)

Sourire aux lèvres, Frédéric Daerden se découvre aujourd’hui une nouvelle passion: celle de ministre du Budget en Fédération Wallonie-Bruxelles. ©Saskia Vanderstichele

À l’heure où Liège est une nouvelle fois engluée dans son boulet Nethys, Frédéric Daerden tient un discours rassembleur. Celui qui se profile comme le nouveau leader du PS liégeois estime que Liège doit en finir avec son esprit trop principautaire. Il tend également la main à François Fornieri, le patron de Mithra, très critiqué pour le rôle qu’il a pu jouer dans l’affaire Nethys.

C’est son heure! Après avoir passé 20 ans à occuper les fonctions de bourgmestre à Herstal, de député régional, européen ou fédéral, Frédéric Daerden est vu aujourd’hui par beaucoup comme le nouvel homme fort du Parti socialiste à Liège. Preuve en est, il vient d’être nommé ministre du Budget et des Finances au sein du gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles. "C’est une belle reconnaissance du parti", avoue-t-il. Et aussi une belle revanche pour celui qui a souvent été tenu à l’écart par une partie du PS liégeois. "Il y a eu des moments avec une certaine marginalisation", reconnaît-il. "Mais ce n’est pas une revanche aujourd’hui. C’est une évolution liée à du travail avec toujours une attitude qui était contraire au conflit. Mon caractère n’est pas revanchard car être revanchard, c’est être destructif. Je n’ai pas envie de cela car on n’en a pas besoin ni au sein du parti, ni au sein de la société. Je vois mon rôle comme fédérateur à Liège."

Le rendez-vous est donné à Bruxelles ce jeudi après-midi. Hormis quelques chaises autour de son bureau et un canapé, il n’a pas encore vraiment pris le temps de s’installer. Seuls quelques bonbons laissés par son prédécesseur André Flahaut sur une table donnent une touche de couleur à la pièce.

Un nouveau job et déjà une obsession

"Nethys a fait du tort, à nous, et au dynamisme économique liégeois. Il faut reconstruire. Mais je reste un partisan de l’initiative industrielle publique."

Au turbin depuis 7 heures du matin, il enchaîne les réunions. Il faudra être patient. Le conclave budgétaire est terminé mais avant de nous voir, le ministre doit encore régler à distance le cas Nethys, qui met Liège en ébullition depuis quelques jours. Il prend malgré tout le temps de nous recevoir. L’interview se déroule dans une pièce adjacente à son bureau. La décoration est encore plus spartiate. Un aérosol qui ressemble étrangement à du désinfectant pour chasser les insectes traîne au sol.

Il sourit et respire un bon coup! "C’est une journée chargée mais c’est un vrai boost de motivation. Il y en a qui commencent la politique en étant ministre, même sans élection. Mon parcours est différent. J’ai une expérience multiple d’une vingtaine d’années en politique et d’enseignant à HEC et un passé lointain de réviseur d’entreprise. Cela me permet de rentrer peut-être plus facilement dans les dossiers. Cette fonction ministérielle est une nouvelle découverte. Et être chef de file socialiste à la Fédération Wallonie-Bruxelles est une belle fonction avec cette vision transversale sur toutes les matières qui touchent directement les gens. Cela va me passionner."

Le voici donc ministre et grand argentier de la Fédération. Une tâche au goût indigeste vu la situation qui ressort du conclave budgétaire. "Quand je suis arrivé ici, je savais que la situation budgétaire était difficile. Les négociateurs s’attendaient à une épure budgétaire 2020 de 569 millions de déficit. Ces données étaient basées sur les estimations du mois d’août. Mais il y a eu une dégradation des paramètres pour les recettes. On a très peu de marge de manœuvre pour nos recettes en Fédération. Ce qui influence fortement l’évolution de la somme des recettes, c’est la croissance du PIB, l’inflation et la clé élève, c’est-à-dire le nombre d’enfants de 6 à 18 ans qui sont inscrits soit dans une école flamande, soit dans une école francophone. Je suis donc déjà à 708 millions d’euros de déficit en 2020. On a aussi procédé à un ajustement pour 2019 et on est à moins 514 millions d’euros."

"François Fornieri n’est pas devenu infréquentable. Cela serait injuste par rapport à lui et par rapport à ce qu’il a fait par ailleurs."

Bref, on lui fait remarquer qu’il y a plus sexy comme situation pour commencer un nouveau job. Il relativise. "Je suis le notaire de l’héritage mais tout dépend quel est l’objectif de ma mission. Est-ce que la mission que je m’attribue est de dire que c’est le retour à l’équilibre ou un autre objectif? En l’occurrence, il est autre. Si l’objectif était le retour à l’équilibre jusqu’au terme de la législature, ce serait dramatique. On n’a pas beaucoup de marges de manœuvre. Le plus important est que la dette soit soutenable. Elle est de l’ordre de 7 milliards et les recettes sont de 10,5 milliards."

Une dette soutenable. Il insiste sur le mot. Elle est pourtant décriée par des universitaires. Il précise. "C’est une dette dont on peut payer la charge et qui nous donne une capacité de se refinancer. Pour le moment, nous avons une notation élevée qui permet un accès à un marché très large de prêteurs. On a un coût de la dette par rapport à nos recettes de l’ordre de 1,7%. C’est moins de 200 millions. C’est soutenable et cela ne vient pas hypothéquer des politiques. Mon obsession pendant toute la législature sera d’avoir une maîtrise de la dette. On doit profiter de ces taux bas pour refinancer les emprunts qui arrivent à échéance. Mais la Fédération va continuer à investir comme avec le pacte d’excellence. On assumera le coût. Il se traduira par une augmentation de la dette de 700 millions d’euros. Mais on doit aussi travailler sur nos dépenses. Des économies seront prévues pour l’ajustement 2020. Il faudra faire des économies sans faire mal."

La fin de l’époque du club des 5

Son GSM vibre une nouvelle fois. Il ne répond pas, boit une gorgée d’eau avant d’entamer l’autre gros dossier chaud du moment. C’est l’affaire Nethys, encore elle. Encore cette affaire qui bouscule la fédération liégeoise du PS depuis près de trois ans. "Il y a eu une évolution heureusement par rapport au fameux club des 5 (un cercle fermé composé de Marcourt, Moreau, Gilles, Mathot, Demeyer, 5 figures du PS local qui géraient les affaires de la ville, NDLR). Aujourd’hui, ce club n’est plus d’actualité. C’est une évolution. Ce n’était pas un bon fonctionnement. Il fallait une évolution. Elle a eu lieu avec plus ou moins de douleur. Maintenant, c’est une page qui est derrière nous."

Il parle de douleur. Mais appuie à 100% la décision du gouvernement wallon de casser les contrats de vente des trois filiales de Nethys (VOO, Elicio, Win). "Le comité fédéral du PS liégeois s’est réuni lundi soir et on a unanimement soutenu les décisions du gouvernement wallon. Il y a une envie de transparence par rapport à l’évolution de ce groupe qui nous tient à cœur. À Liège particulièrement, on est sensible à l’initiative industrielle publique. On est attaché à un ancrage public fort dans ces outils de développement économique, pour le bien des citoyens, pour le bien des entités, villes et communes et pour le bien des travailleurs. C’est peut-être dans nos gènes. On souhaite que ces outils gardent cet ancrage liégeois et évoluent comme la société évolue. Ce qui s’est passé dimanche dernier suite aux analyses de la Région wallonne permet d’avancer dans ce sens-là. Les Liégeois, et les Liégeois socialistes notamment, sont heureux de cela."

"Cela serait réducteur de dire que tout ce qui a été fait, c’est Stéphane Moreau."

Il insiste sur la nécessité de transparence. On lui parle de mains invisibles évoquées dans le dossier Nethys. "Je ne les ai pas rencontrées. En tout cas ce n’est pas moi. Ce n’est pas moi parce que j’ai toujours été très éloigné de ce dossier par circonstance, par contexte politique. C’est pourtant la moindre des choses quand on gère de l’argent public d’avoir le souci de l’intérêt général. Mais cette histoire a dépassé largement le Parti socialiste. C’est un mode de fonctionnement qui s’est mis en place au sein de ces structures. Il y a eu des erreurs comme des investissements dans la presse ou au Congo. On s’est un peu égaré avec une dynamique où il y avait des représentants des différents partis autour de la table. Ce n’est pas une affaire de PS, ni la faute d’un, deux ou trois individus. Mais on aurait sûrement pu prendre des décisions radicales plus tôt."

Aujourd’hui, la page se tourne, doucement. Elle laissera des traces. "Cette affaire a fait excessivement mal au Parti socialiste par rapport à sa responsabilit,é qui n’était pas unique et qui n’était pas collective au sein du Parti socialiste. L’affaire Nethys nous a fait du tort, à nous et au dynamisme économique liégeois. Il faut maintenant reconstruire. Mais je reste un partisan de l’initiative industrielle publique. Elle garde tout son sens. Dire qu’il faut se replier sur soi-même ou sur quelques activités purement de service public serait un peu réducteur. Mais il faut aussi mettre les garde-fous. Il faut trouver le bon équilibre entre la transparence vers les citoyens et la gestion professionnelle et autonome. La SRIW est un bon exemple. Je ne suis pas pour un état rikiki, un état qui est replié sur lui-même avec quelques fonctions de base. L’état doit réguler et doit être actif."

Targnion, Fornieri et Moreau

Même si Frédéric Daerden se dresse comme le nouveau leader du PS liégeois, il n’est pas là pour régler ses comptes avec le passé ou avec les responsables de Nethys. Il pointe Stéphane Moreau mais ne l’accable pas de tous les maux. "Est-ce que Stéphane Moreau a des qualités professionnelles de manager, des qualités professionnelles qui ont permis le développement de la structure? Certainement. Est-ce que Stéphane Moreau a une force de persuasion ou de travail? Certainement. Je trouve que c’est malheureux qu’on en arrive là. À cause de quoi? À cause de qui? On peut se poser beaucoup de questions. Mais cela dépasse Stéphane Moreau. Cela serait réducteur de dire que tout ce qui a été fait, c’est Stéphane Moreau. Il y a ce personnage central et médiatisé mais il y a autour de toutes les décisions du groupe un ensemble de personnes dans le management, dans le conseil d’administration et au niveau politique." Quant à Muriel Targnion, la présidente d’Enodia poussée vers la sortie, il estime qu’elle s’est égarée. "Muriel n’est pas devenue infréquentable. Elle n’a peut-être plus eu la distance suffisante par rapport à ce dossier. Elle a été convaincue de la thèse portée par les gestionnaires de Nethys."

"À Liège, on est sensible à l’initiative industrielle publique."

Il joue l’apaisement. "Il faut aller de l’avant. L’heure est à la reconstruction." Comment? Frédéric Daerden entend laisser travailler le nouveau conseil d’administration de Nethys et la justice. Mais il tend la main à François Fornieri, le patron de Mithra, qui a joué un double rôle dans le dossier comme administrateur de Nethys et acheteur d’Elicio et Win. "Mithra est une success story. Mais dans le dossier Nethys, je suis surpris. Je pensais qu’il arrivait autour de la table de Nethys avec une volonté d’apporter son savoir-faire. Je ne savais pas que c’était avec une volonté de s’impliquer dans ces secteurs-là et d’en reprendre une partie. Le dossier de la vente de Win ou d’Elicio doit être réabordé avec les meilleurs acteurs. Prenons Elicio, j’ai cru comprendre que John Cockerill (ex-CMI) était intéressé par ce secteur. Pourquoi pas avoir un partenaire tel que John Cockerill à côté d’un actionnariat public? L’actionnariat public doit rester fort dans Elicio. Au niveau de Win, il y a un partenariat possible avec NRB. Mais il peut y avoir un partenaire privé. Je ne suis pas de ces mandataires de gauche qui considèrent que le privé est infréquentable par définition, même si on doit garder une maîtrise publique dans certains secteurs. Quant à VOO, je pense qu’être seul actionnaire n’est pas la solution. Mais est-ce que dans toute cette réflexion, Monsieur Fornieri est devenu infréquentable? Non, François Fornieri n’est pas devenu infréquentable. Cela serait injuste par rapport à lui et par rapport à ce qu’il a fait par ailleurs. Mais tout doit être fait dans la clarté et la transparence et avec une juste mise en concurrence."

Son discours pourrait s’analyser comme celui d’un candidat en campagne en vue des élections pour la présidence de la fédération liégeoise du PS, qui doivent avoir lieu d’ici 2021. "Non, je ne suis pas candidat. La présidence de la fédération nécessite une implication importante en termes de temps. En tant que ministre, on ne sait pas tout faire. J’ai envie de continuer à m’impliquer dans la vie de la fédération, de la soutenir, de faire part de mon expérience, mais je pense qu’il faut une équipe qui puisse s’impliquer au quotidien et s’appuyer sur des relais comme Christie (Morreale, ministre de l’Emploi en Région wallonne, NDLR) ou moi. On est à l’heure d’une plus grande mixité, d’une plus grande ouverture vers la société et les autres partis. L’heure n’est plus à un Parti socialiste replié sur soi et encore moins une fédération liégeoise repliée sur elle-même." Il entend néanmoins jouer un rôle "fédérateur" à Liège. "Depuis quelques années, je suis le liant de l’action commune avec les partenaires de la mutualité et des syndicats". Bref un rôle de leadership… "Je vous laisse tirer la conclusion." Il rit.

D’ici cette campagne locale au sein du PS liégeois, l’heure est au rassemblement autour de Paul Magnette, le candidat pour les élections à la présidence nationale du parti. Le quatrième hennuyer d’affilée. "C’est le hasard. Ce n’est pas une fatalité. Il ne faut pas réfléchir de manière sous-régionaliste. Je suis convaincu qu’il ne va pas avoir une gestion du parti et des intérêts avec une forme de nombrilisme carolo. Il ne faut pas voir cela comme une forme d’isolement de Liège. Mais nous, Liégeois, on doit travailler au non-isolement. On a cette fibre principautaire qui doit être une source de dynamisme mais pas dans une logique de repli sur soi. Il faut être fier de nos atouts mais être au service de tous."

 


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