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Et maintenant, si on parlait business de Nethys?

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La décision du gouvernement wallon de casser les ventes de Voo, Elicio, et Win rebat les cartes. Faisons le point, par activité.

La bombe a explosé dimanche, à l’heure de l’apéro. Elio Di Rupo et Pierre-Yves Dermagne (PS), ministre-président et ministre des Pouvoirs locaux, ont appuyé sur le bouton à midi, en annonçant que le gouvernement wallon avait décidé de casser la vente par Nethys de trois filiales, VOO (câblodistribution), Elicio (énergie renouvelable) et Win (services IT).

Sur base des éléments fournis par Nethys à l’administration wallonne, Pierre-Yves Dermagne a indiqué que "les décisions portant sur ces cessions ont été prises à l’issue de procédures de vente qui ne présentent pas des garanties suffisantes en vue d’obtenir le meilleur résultat pour les autorités locales qui sont indirectement actionnaires de Nethys".

Il va falloir tout remettre à plat. Les entreprises et toutes les équipes qui évoluent sous la coupole Nethys ne sont pas près de connaître leur futur propriétaire.

Autrement dit, elles "sont contraires à l’intérêt général". Bim. Le ministre a ajouté que des éléments du dossier étaient "susceptibles de constituer une ou plusieurs infractions pénales" et que, dès lors, il les avait transmis au parquet fédéral. Re-bim.

Autrement dit, rien ne sortira en catimini de Nethys, ce conglomérat aux actifs aussi variés que stratégiques (télécoms, IT, médias, énergie, aéroport, assurances). Désavoué à ce point, le conseil d’administration de Nethys ne pouvait que démissionner, ce qu’il a fait dans la foulée de la déclaration ministérielle, estimant ne "pas être prêt à participer à la remise en cause d’un plan stratégique indispensable au redéploiement de la région liégeoise". Stéphane Moreau et consorts assureront la continuité jusqu’à ce qu’ils soient remplacés.

Et maintenant? À très court terme, le conseil d’Enodia, l’actionnaire de Nethys (où se retrouvent la province de Liège et toute une série de communes, essentiellement liégeoises), se réunit ce mardi matin. Mais au-delà, il va falloir tout remettre à plat. Les entreprises et toutes les équipes qui évoluent sous la coupole Nethys ne sont pas près de connaître leur futur propriétaire. Et pourtant, c’est tout ce qu’elles demandent: savoir.

1. VOO, "grande surprise" et retour de bâton

Les Américains de Providence Equity se souviendront longtemps de leur incursion dans la Cité ardente et de la nébuleuse Nethys. La société de capital-investissement s’apprêtait, en effet, à reprendre 51% des parts de l’opérateur telco liégeois, avant que le ministre de tutelle Pierre-Yves Dermagne ne décide d’annuler les décisions prises par le conseil d’administration de Nethys, concernant la vente de ses actifs concurrentiels. Ici, la procédure de mise en concurrence de la vente des parts de VOO n’est pas remise en cause par le gouvernement wallon, mais bien les "lacunes" de sa mise en œuvre, ne permettant pas, d’après le ministre de tutelle, "d’assurer les meilleures conditions financières et autres (emploi, ancrage des centres décisionnels)".

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La procédure, telle que menée par Nethys, ne serait ainsi pas "de nature à obtenir les meilleures conditions pour les actionnaires publics, ce qui heurte l’intérêt général", a poursuivi le ministre, ce dimanche.

Là où le bât blesse, c’est que l’accord unissant Nethys à Providence Equity est liant, ce qui signifie qu’il existe des "contraintes dans le cas où l’une des parties ne respecte pas ses engagements", nous confie une source proche du dossier. Entre les lignes, il faut lire ici que le spectre d’un dédommagement financier envers la société américaine plane sur Nethys. Malgré cela, cette même source nous confirme l’intérêt "intact" de Providence Equity pour la filiale rose du holding liégeois.

Providence Equity est ouvert à s’entretenir avec les autorités compétentes.
Une source proche du dossier

Si, malgré nos tentatives de contact, Providence Equity cultive le silence radio, une source nous confie tout de même "la grande surprise" du camp américain suite à la volonté d’annuler le deal exprimée par le gouvernement wallon. "Pour Providence, le deal était liant et en accord avec la loi. Ce n’est pas à eux de déterminer si Nethys disposait des mandats nécessaires ou pas", nous glisse-t-on en coulisse.

Pour la suite, "Providence Equity est ouvert à s’entretenir avec les autorités compétentes. Ils s’attendent à être appelés pour expliquer les conséquences d’une rupture de l’accord", poursuit notre interlocuteur. "Les Américains ont le sentiment d’être pris dans une tourmente qui ne les concerne pas. Ils ont répondu à l’appel d’offres de Nethys et ont été sélectionnés sur base d’un long processus. Il existe un véritable projet industriel pour VOO, ancré en Wallonie", ponctue-t-il.

2. Elicio, le "hold-up" avorté

La vente d’Elicio, la filiale spécialisée dans l’énergie éolienne de Nethys, était actée. Suite à une décision prise le 22 mai 2019, c’est le 2 septembre dernier que les parts ont été cédées à Ardentia, une société fraîchement constituée par François Fornieri, pour, non pas un, mais deux euros symboliques. Ici, les raisons de l’annulation, exigée par le ministre Dermagne, sont multiples. D’abord, le ministre avance, comme de nombreux observateurs avant lui, l’absence de processus concurrentiel dans la procédure de mise en vente d’Elicio.

Pierre-Yves Dermagne ©Photo News

Ensuite, il juge "les conditions de la vente d’Elicio à Ardentia préjudiciables aux intérêts patrimoniaux de Nethys, de ses actionnaires et de l’intérêt général." Le ministre pointe du doigt "le prix de cession symbolique de deux euros et l’aggravation du risque de crédit pris par Nethys sur Elicio (une dette de 265 millions d’euros, NDLR)". En outre, Pierre-Yves Dermagne estime préjudiciables à l’intérêt général, la position occupée par François Fornieri, fondateur d’Ardentia et, parallèlement, administrateur de Nethys, au même titre que celle de Stéphane Moreau, l’administrateur délégué de Nethys, pressenti à co-investir dans Ardentia.

A l’heure de l’annonce de la vente d’Elicio, et de son prix, nombreux sont les observateurs à avoir crié au "hold-up". Il est vrai que, malgré un endettement à hauteur de 965 millions d’euros, la filiale énergétique de Nethys a fait l’objet de nombreuses convoitises.

Parmi les plus notables, retenons la SRIW, exprimant sa disposition à soumettre une offre "probablement très compétitive par rapport à l'offre (d'Ardentia)" ou Eneco Wind Belgium, dont le CEO, Miguel de Schaetzen, qui, même s’il "préfère attendre un climat plus serein pour commenter", confirme maintenir son intérêt pour Elicio. Rappelons aussi que John Cockerill (ex-CMI), s’étant rattachée à Ardentia en vue d’apporter son savoir-faire industriel et de diversifier son portefeuille dans l’énergie, a confirmé, sans vouloir s’épancher davantage sur le sujet, sa ferme volonté de reprendre Elicio. Son CEO, Jean-Luc Maurange, nous avait d’ailleurs confié le 27 septembre dernier: "si l’accord sur Elicio capote, nous resterons candidats."

3. L’assureur Integrale se voit bien déménager au Luxembourg

Nethys contrôle aussi un assureur basé à Liège, Integrale. Priée par la Banque nationale de renforcer ses fonds propres, l’entreprise qui était jusqu’à récemment une caisse commune d’assurances, gérée paritairement par les employeurs et les affiliés, est devenue une société anonyme en 2016. C’est là qu’Integrale est passée dans le giron de Nethys, qui contrôle 71% du capital après y avoir injecté 90 millions d’euros en 2016 puis encore 166 millions en 2018. Uniquement actif en branche vie, Integrale réalise trois quarts de ses ventes en assurance complémentaire de groupe (2e pilier).

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L’assureur veut changer cela et devenir une société européenne basée au Luxembourg, dont les activités belges deviendront une succursale. Pourquoi? "Parce que nous avons un plan industriel visant à développer nos activités et à diversifier nos produits, notamment vers les particuliers, et que le Luxembourg est la place privilégiée par les partenaires avec lesquels nous sommes en discussion", répond Diego Aquilina, CEO d’Integrale.

Le français Apicil Prévoyance (qui détient 5% d’Integrale) est un de ces partenaires, mais "ce n’est pas le seul", ajoute le patron en passant. Et si ce déménagement au Luxembourg était une manière de contourner le décret wallon sur la gouvernance et ses dispositions en matière de plafonnement des rémunérations de dirigeant? "Ce n’est pas le but", assure Diego Aquilina. Pour rappel, Integrale a déposé un recours devant la Cour constitutionnelle contre ledit décret gouvernance.

4. Win, éphémère propriété de François Fornieri

Win, fournisseur de services IT, a été vendu par Nethys à Ardentia Tech le 2 septembre, a découvert Pierre-Yves Dermagne. Ardentia Tech est l’une des deux structures constituées en juillet par François Fornieri, le CEO de la firme biotech Mithra, en compagnie de Stéphane Moreau, le CEO démissionnaire de Nethys.

François Fornieri a indiqué avoir proposé 8 à 10 millions d’euros pour mettre la main sur Win. Selon le ministre de tutelle, le conseil de Nethys "n’a pas lancé de procédure de vente afin de mettre d’autres opérateurs en concurrence avec Ardentia Tech, alors même que d’autres opérateurs avaient manifesté un intérêt", notamment NRB, autre groupe de services de IT et qui s’est dit disposé à mettre plus sur la table pour Win.

C’est pourquoi la décision de vente prise par Nethys a été annulée par l’exécutif wallon. Et maintenant? François Fornieri n’a pas encore décidé de la suite qu’il donnerait à ce dossier. Va-t-il contester en justice la mesure gouvernementale, ou va-t-il laisser filer pour ne pas s’attirer trop de questions de la part des actionnaires de Mithra? C’est probablement le dilemme devant lequel se trouve l’homme d’affaires liégeois, qui nous résumait récemment son sentiment en ces mots: "Toute cette histoire Nethys me gonfle"

5. Statu quo pour L’Avenir

A priori, les événements de dimanche ne changent pas grand-chose pour le futur des Éditions de l’Avenir. Pour la simple raison que, contrairement à VOO, Win et Elicio la vente des EDA n’a pas été actée. Forcément, puisqu’aucun processus de vente n’a encore été officiellement lancé. Lors de son entrée en fonction, mi-septembre, le nouveau gouvernement wallon avait cependant laissé six mois à Nethys pour s’exécuter. Ce n’est pas pour autant qu’il n’y a pas de marques d’intérêt.

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Il y a d’abord cette offre formelle de 10 millions d’euros déposée le mois dernier par le groupe IPM (La Libre, La DH…) et un quatuor d’investisseurs wallons pour la reprise d’un peu plus de 60% des parts des EDA. De son côté, Rossel est aussi intéressé par le dossier. Son CEO, Bernard Marchant, évoque dans Le Soir des "échanges avec Nethys" mais assure ne pas avoir déposé d’offre formelle "car le processus de vente n’est pas formellement ouvert", rappelle-t-il.

Il y a aussi ce mystérieux groupe "N4", constitué de quatre entrepreneurs. Naguère à la manœuvre, l’homme d’affaires Stéphan Jourdain, dit s’en être retiré depuis. Enfin, le personnel de L’Avenir finalise les statuts d’une coopérative, dont l’objectif, lit-on dans le journal, est de "réunir les fonds les plus élevés possibles afin de prendre, elle-même, une participation financière dans la société qui édite le quotidien (…)".

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