interview

Julie Fernandez Fernandez: "En cinq ans, Nethys a versé 20 millions à McKinsey!"

"Je me suis sentie trahie", explique Julie Fernandez Fernandez, la présidente de l'intercommunale Enodia, au sujet du soutien qu'elle a apporté à Stéphane Moreau dans le passé. ©anthony dehez

La présidente de l’intercommunale Enodia, maison mère de Nethys, met en doute l'objectivité du travail réalisé par McKinsey sur les ventes de VOO, Elicio et Win. Un travail pour lequel le consultant a été grassement payé.

Arrivée à la présidence de l’intercommunale Enodia, maison mère de Nethys, en novembre, la socialiste Julie Fernandez Fernandez n’est pas au bout de ses peines. Elle tente aujourd’hui de rendre un peu de sérénité dans un dossier où elle est allée de surprise en surprise et où chaque zone d’ombre se chiffre très vite en millions d’euros, comme pour les frais de consultance payés par Nethys à McKinsey ces 5 dernières années.

Quel a été votre état d’esprit dans le dossier Nethys à la suite de votre nomination comme présidente d’Enodia en novembre?

Dans ce qui m’indigne le plus aujourd’hui, il y a bien sûr les indemnités et les sommes d’argent, mais il y a surtout la façon dont on a parfois méprisé et maltraité le personnel durant de nombreuses années. J’ai accepté cette mission périlleuse avant tout pour le personnel. En tant que femme socialiste de gauche, c’est ce qui m’indigne le plus. Quand je suis arrivée ici, je me sentais trahie.

Une trahison parce que vous souteniez Stéphane Moreau au moment où le scandale a éclaté en 2017...

Et sans savoir ce qu’on sait aujourd’hui, je le referais. On était dans un moment difficile. On attaquait les Liégeois. J’étais parlementaire à la Chambre et je devais défendre les positions liégeoises face aux autres. Ce qu’on nous annonçait à l’époque me semblait complètement incroyable. Il se fait aujourd’hui que c’est vrai et même encore pire. Comme tous les politiques liégeois, je connaissais Stéphane. Je n’y croyais pas. Je l’ai donc soutenu à l’époque. Je me suis sentie trahie et je suis aujourd’hui dans un vrai sentiment d’indignation.

Stéphane Moreau, avez-vous un message à lui adresser?

Non… Ma grand-mère me disait en espagnol qu’il n’y a pas de plus beau mépris que le silence.

Ce groupe, ses travailleurs et les citoyens méritent la vérité et la clarté. Il est temps qu’on ait du respect pour ce qu’on gère.

Une procédure judiciaire est lancée. Qu’attendez-vous de la justice?

Concernant les indemnités, j’attends que la justice dise ce qui est légal ou pas et qu’il y ait un remboursement si des montants versés n’étaient pas légaux. Ce groupe, ses travailleurs et les citoyens méritent la vérité et la clarté. Il est temps qu’on ait du respect pour ce qu’on gère. Il y a une dimension particulière dans la gestion de ce bien collectif.

Vous parlez de l’indispensable vérité. Existe-t-il encore des zones d’ombre?

Le nouveau management de Nethys est là depuis très peu de temps et il est toujours dans une phase de screening. Il y a encore des pénombres sur les indemnités, sur les frais, sur les factures de consultance… Tant que tous les faits ne seront pas couchés dans des rapports, tout cela reste des zones d’ombres.

Il faut tenter de dépassionner le débat parce que ce groupe industriel est un levier d’avenir pour Liège.

Au-delà des 15 millions d'euros d’indemnités versées aux anciens managers (Stéphane Moreau, Pol Heyse et Bénédicte Bayer), y a-t-il d’autres flux financiers qui ont été versés à l’ancien management et qui vous interpellent?

©anthony dehez

C’est trop tôt pour le dire. Aujourd’hui, on fait un véritable travail de screening. Tous les comptes, toutes les factures sont analysés, particulièrement quand les mouvements d’argent ont été très importants. Cela se fait dans les filiales et les sous-filiales. Il faut toute la clarté et je le dis: si des choses illégales ont été commises, il faudra être intransigeant. Chaque fois qu’on pourra récupérer symboliquement un euro, il faudra le faire. Une étude est menée par le consultant Deloitte. Une série de frais annexes sont à l’analyse. Il faut donc attendre les conclusions et tenter de dépassionner le débat parce que ce groupe industriel est un levier d’avenir pour Liège.

Parce que ce dossier est devenu passionnel?

Une des missions que je m’étais donnée était de ramener une certaine sérénité dans les débats et c’est nécessaire. Il faut ramener du rationnel et ne pas sortir des demi-informations. Avant d’aller plus loin sur l’aspect des frais annexes, il faut des faits avérés repris dans un rapport et déposé au conseil d’administration. C’est important pour ne pas commettre de faute dans les actes qu’on pose.

Ce qui a notamment interpellé le nouveau management de Nethys et le conseil d’administration d’Enodia dans ce dossier, ce sont les frais de consultance de McKinsey. Vous lui reprochez un travail hasardeux dans la valorisation des actifs comme VOO, Elicio et Win. Estimez-vous devoir récupérer de l’argent?

Quand on donne 20 millions à un consultant sur cinq ans, on peut légitimement se poser la question de l’objectivité de McKinsey.

Tout est également à l’étude. Entre 2014 et 2019, Nethys a payé 20 millions d’euros à McKinsey, 20 millions! C’est beaucoup d’argent. On a décidé de screener l’ensemble des factures. Je peux déjà vous dire que les factures concernant les études de McKinsey sur les ventes de VOO, Elicio et Win ne seront pas payées. Je n’ai pas encore le détail sur les montants concernant ces factures mais si elles ont été payées, nous ferons le nécessaire pour récupérer les montants, à l’amiable ou autrement.

Avez-vous des griefs à l’égard de McKinsey?

Quand on donne 20 millions à un consultant sur cinq ans, on peut légitimement se poser la question de l’objectivité de McKinsey, surtout quand on voit le résultat de son travail sur les ventes qui ont été annulées par le gouvernement.

Y voyez-vous une collusion entre l’ancien management de Nethys et McKinsey?

Je ne sais pas. Je ne fréquentais pas les mêmes salons qu’eux. Je trouve juste que 20 millions en cinq ans, c’est beaucoup d’argent. Concernant leur travail sur les ventes, on se rend compte que leurs analyses n’étaient pas correctes. Pour les autres factures payées à McKinsey depuis 2014, nous sommes toujours dans une phase d’analyse et on posera les actes si c’est nécessaire.

La réponse de McKinsey

Contacté par nos soins, McKinsey n'a pas souhaité s'étendre sur les remarques de Julie Fernandez Fernandez à son égard. Le consultant s'est contenté de répondre:

"La confidentialité de nos relations clients est un de nos principes fondamentaux. McKinsey ne commentera donc pas sur le champ ou les clauses contractuelles des missions qui lui ont été confiées."

Travaillerez-vous encore avec McKinsey à l’avenir?

Il ne m’appartient pas à le dire aujourd’hui mais, si c’est le cas, je serai particulièrement attentive et je pense que ne serai pas la seule.

La vente de VOO au fonds américain Providence inclut que Nethys arrive à un accord concernant le rachat de Brutélé. Où en sont les négociations?

Les négociations vont reprendre la semaine prochaine ainsi que la due diligence. Il a fallu retisser la confiance. Pour l’heure, il n’y a pas de timing défini, mais, si on considère que la vente de VOO à Providence doit se faire pour le 30 juin, le deal Brutélé doit se faire au plus vite dans l’intérêt de tous.

Concernant Win et Elicio, ces actifs sont-ils toujours à vendre?

Non. Il faut un débat avec les actionnaires. Personnellement, je suis d’avis que ces actifs restent du côté du domaine public. Ils ne doivent pas subir le même sort que VOO. Comment? Peut-être en adossant Elicio à une autre structure publique comme la SRIW. Nous sommes actionnaires d’Elicio via la Socofe. Un rapprochement ou une collaboration entre la Socofe et la SRIW aurait du sens.

On a obtenu une série de garanties dans le contrat renégocié avec Providence.

En tant que femme de gauche qui défend la sphère publique, cela doit vous fendre le cœur de vendre VOO à un fonds d’investissement américain...

Ce n’est pas mon choix idéologique, ni mon modèle de structure préféré, mais on était lié à un contrat de vente. Ce qui n’était plus le cas pour Win et Elicio. On a donc fait au mieux. Maintenant, il faut souligner qu’on a obtenu une série de garanties dans le contrat renégocié avec Providence.

La vente des Éditions de L’Avenir est acquise. Où en est le processus?

Cette diversité apportée par le journal L’Avenir doit être garantie. Le prix ne doit donc pas être le seul facteur.

Si je suis persuadée que le prix doit être un point d’attention pour les autres dossiers comme VOO, il n’est pas le seul élément important concernant la vente de L’Avenir. Dans ce dossier, on doit mieux sortir qu’on est rentré. C’est un média de proximité et de qualité. On doit veiller à ce que l’acheteur conserve une ligne rédactionnelle. Cette diversité apportée par le journal L’Avenir doit être garantie. Le prix ne doit donc pas être le seul facteur.

Demain se posera la question des bénéfices liés à la vente des 51% de VOO. On parle de plus de 300 millions d'euros. Qu’allez-vous en faire?

Il faut un débat avec les actionnaires. Avant le dépôt du plan stratégique, on va organiser un débat avec les communes actionnaires sur l’avenir de cet argent. Je pense qu’une partie de cet argent doit revenir aux communes. Je suis une municipaliste et je sais dans quel état sont les villes et communes. Pour le reste, une masse d’argent doit rester collective. Pour en faire quoi? Si ce gâchis doit servir à quelque chose, c’est d’avoir ce débat sur l’avenir. On doit écrire le développement économique de la région liégeoise de demain.

Mais où placer le curseur?

Peut-être en réinvestissant dans la structure industrielle, mais on pourrait aussi réfléchir à la création d’une immobilière sociale. La réflexion doit être large. Il y a des besoins dans les communes.

Une des caractéristiques de l’outil public, c’est parfois d’aller investir là où ce n’est pas rentable mais où l’on offre des services aux citoyens.

Des logements sociaux, cela ne rapporte pas de dividendes…

Mais une des caractéristiques de l’outil public, c’est parfois d’aller investir là où ce n’est pas rentable mais où l’on offre des services aux citoyens. Mais je le redis, ce débat doit revenir aux communes actionnaires.

Le nouveau conseil d’administration de Nethys est composé de trois personnes. À son installation, il était prévu qu’il s’élargisse rapidement. C’est plutôt lent…

On y travaille. Il y a aussi deux théories sur la table. Il y a celle qui dit pas de politique et celle qui dit, comme moi, qu’il faut aussi des représentants politiques au sein du conseil d’administration. Il est nécessaire que le conseil d’administration de Nethys s’élargisse avec une tendance plus liégeoise et plus publique. Je pense aussi qu’un représentant des instances régionales des organisations syndicales doit y siéger.

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