interview

Paul Magnette:"Il faut réformer en profondeur le Parti socialiste"

©BELGA

Voici un camarade. Il plaide pour "rénover en profondeur les structures internes" de son parti. Il demande qu’une nouvelle génération puisse accéder aux commandes de son parti. Voici Paul Magnette.

Des cordes plus souples. "Il te faut des cordes plus souples sur la guitare, ça change la vie", a-t-il expliqué, un jour. Paul Magnette est guitariste. Il est ministre-président wallon. Et il est socialiste. Ça fait beaucoup pour un seul homme. Sa tournée l’a mené récemment jusqu’au Sénégal – "j’ai même relu Senghor à cette occasion", dit-il. Il était, mardi matin, auprès d’étudiants d’Anvers, le soir dans une section locale bruxelloise du PS. Il a joué (de la bonne parole wallonne) au Canada et à Québec dans une province commotionnée par le non wallon au Ceta. "Ce n’est pas que j’aie besoin de redorer l’image de la Wallonie à l’étranger, je leur explique – simplement que notre position ferme n’était en rien dirigée contre eux, mais contre une certaine forme de libre-échange."

Et ce samedi, Paul Magnette est au rassemblement socialiste dédié à la gouvernance.

Et là, il est assis à une table du Roi Albert, petit café boitsfortois où l’on imaginerait bien gratter un "Street fighting man", chanson bien trempée des Rolling Stones.

"Mon problème, ce n’est finalement pas de savoir ce que fait le PTB; mon problème, c’est que le PS redevienne le premier parti."
Paul Magnette
Ministre-président wallon

Car si l’année fut rude – de l’affaire Publifin jusqu’au combat contre le Ceta – le Magnette n’est pas du genre à baisser la garde et à jouer des riffs mollassons. "Moi, abattu? Pas du tout…, siffle-t-il d’entrée de jeu, en avalant une gorgée d’eau pétillante. Je dirais plutôt que tout ce à quoi on a assisté, cette année, me rend encore plus combatif. Je suis en colère. Il y a eu des comportements inacceptables et ils ont eu un effet négatif sur l’image de la Wallonie. Et c’est injuste pour ceux qui se battent au quotidien pour la Wallonie parce que, finalement, ça obscurcit tout le reste. Donc, je suis aujourd’hui quelqu’un qui est profondément en colère mais déterminé à tout changer en profondeur". Il marque une pause. Et ajoute: "Les Américains disent: ne gaspille jamais une bonne crise." Il a dit cette dernière phrase en anglais – forcément, ça sonne mieux.

Le ton est donné, ça va taper dur. "Moi, je n’ai pas vu d’exclusion dans les autres partis politiques que le PS, alors qu’il s’est produit la même chose. Nous avons réagi avec des mesures directes, concrètes et précises. On n’a pas tergiversé, on a fait la transparence sur ce qui se passe et on va continuer à la faire."

Et on lui demande si, dix ans après les affaires de mauvaise gouvernance à Charleroi, il n’a pas l’impression que son parti joue la même partition. Comme Sisyphe condamné à pousser son rocher jusqu’au sommet de la montagne et à le voir rouler jusqu’en bas. Et à recommencer.

"Non, ce n’est pas décourageant.

Mais vous auriez pu anticiper tous ces problèmes…

Moi, je pars du principe que les gens sont de bonne foi. On avait limité les salaires, on avait amené davantage de transparence dans les organismes d’intérêt public mais malgré cela, on en a toujours qui contourne les règles."

Les députés wallons, par exemple, veulent aller plus loin que la limite salariale des 245000 euros/an. "La difficulté, c’est que tout ce qu’on propose comme nouvelles règles ne peut pas être appliqué aux contrats en cours: n’importe quel avocat en droit du travail vous le dira, cela peut être interprété comme une rupture du contrat. Donc, on a négocié avec les personnes directement pour ramener tout le monde dans la norme. Maintenant, si on veut aller encore plus bas, on va non seulement avoir un risque de recours et d’amendes, mais aussi un problème de décrédibilisation de l’action publique. Pour le dire simplement, les plafonds qu’on a arrêtés sont corrects et descendre en dessous me paraît difficile. Si on trouve que la patronne de la SNCB mérite 290.000 euros/an, je ne vois pas pourquoi le patron de la SRIW qui gère des opérations financières extrêmement complexes ne mérite pas 302.000 euros. Ce n’est pas parce qu’on est dans le secteur public qu’on doit tout faire au rabais."

"Les petites gens"

Allez donc en parler avec Stéphane Moreau. "Je n’ai aucun contact avec lui depuis le début de l’affaire. C’est très simple: il y a une règle, soit il l’accepte soit il s’en va. Je n’en fais pas une question personnelle, il y a des règles, il les respecte, point." Le patron de Néthys, l’incarnation des maux du PS, c’est l’épouvantail qui cache la forêt. "En fait, il s’agit de tout un groupe de gens. Il y a là-dedans des libéraux et des cdH, à côté de socialistes. Mais, chez nous, on a pris des sanctions; chez les autres il n’y a eu ni exclusion ni démission." Il contre: "Armand De Decker n’est toujours pas exclu, Georges Pire non plus. Mais on est habitués: le PS doit être plus exemplaire que les autres, parce qu’il défend les petites gens." Il a dit ça comme ça, avec une pointe de résignation dans la voix.

À ce stade, on en est à la seconde bouteille d’eau pétillante. Il fait chaud au Roi Albert. C’est le moment de dégainer l’épisode du Ceta – celui qui a fait naître "Magnétix", petit guerrier wallon combattant l’envahisseur canadien et la Commission européenne. C’était il y a six mois.

"Je retiens de tout cet épisode qu’il est très difficile de faire bouger les lignes. La Commission continue aujourd’hui sur l’air de ‘Tout va très bien, Madame la marquise, le commerce c’est formidable, malheureusement, il y en a qui n’ont pas compris, mais on va leur réexpliquer’. C’est heurtant: le sentiment que donnent les institutions européennes que ceux qui les critiquent n’ont soit pas compris ou alors sont d’horribles isolationnistes et protectionnistes antieuropéens. Tant que les institutions ne permettront pas la critique, ça ne fonctionnera pas. Si on veut légitimer un projet politique, on doit permettre la critique et le débat contradictoire. Vous savez, j’ai écrit deux fois à Juncker en expliquant nos positions et en demandant un débat public. On m’a répondu que ce n’était pas nécessaire, que la Commission s’en chargeait. C’est dommage.

Êtes-vous un europhile, M. Magnette?

Oui, je suis europhile.

Êtes-vous un fédéraliste européen, M. Magnette?

Oui, je suis fédéraliste européen patenté! Je l’étais déjà au moment du traité de Maastricht (cri du cœur, NDLR). Mais on doit permettre la critique: l’Europe est solide et on doit en permettre la critique. C’est aussi absurde que si on me dit: vous critiquez le gouvernement fédéral, vous voulez la fin de la Belgique. Je critique les politiques de l’Union européenne, pas l’Union européenne. Et tant qu’on ne me laissera pas faire cela, il y aura un problème de légitimité."

S’il y a eu fort à faire avec le Canada et son Ceta, pour Magnétix-le-Wallon, un autre grand combat se profile puisqu’il va désormais devoir se pencher sur le Brexit – les futurs traités entre l’Europe et la Grande-Bretagne devront, d’une manière ou d’une autre, être avalisés par les entités fédérées. "On va d’abord négocier la sortie de Britanniques et on doit avoir une ligne dure sur la sortie de l’Europe. Ils doivent d’abord régler leurs factures, ce qu’ils doivent à l’Europe: c’est colossal, entre 60 et 80 milliards d’euros. Après, sur les traités de libre-échange et de commerce, on verra. Je ne suis pas pour un traité commercial avec eux, mais pour un traité qui préserve la citoyenneté européenne. Que les citoyens britanniques qui vivent en Espagne ou au Portugal puissent encore bénéficier de leur droit de résidence. Mais pour ça, il faudra la réciprocité, pour les Européens vivant en Grande-Bretagne." Et il promet: "Sur le commerce, on aura la même ligne dure que sur le Ceta." Voilà qui annonce de jolies futures empoignades.

"Chapeau l’artiste!"

Un mot sur Macron, le nouveau patron français. "Il ne peut réussir que s’il construit un espace politique qui va du centre gauche au centre droit, en position pivotable. Il ne peut qu’entendre ceux qui ont émis des peurs par rapport à l’Europe. S’il fait bouger les lignes dans ce sens, là, c’est bien. Je suis admiratif de l’aventure Macron, je dis ‘Chapeau l’artiste’. On ne peut pas ne pas reconnaître un grand talent politique. Mais au-delà de ça, si Macron ne réussit pas à réformer l’Europe, la déception en sera d’autant plus immense."

"Moi, je fais toujours confiance aux militants. Ce sont les gardiens de la flamme. C’est eux qui maintiennent l’idéal socialiste dans toute sa pureté. Ce sont des gens désintéressés, qui donnent beaucoup de leur temps et rappellent aux mandataires les principes pour lesquels ils veulent qu’on se batte. Je suis convaincu qu’ils vont nous demander d’adopter des positions de rupture et radicale en matière de gouvernance, de renouvellement du personnel politique. Ce sera une première étape."

Il poursuit: "Le problème des affiliés, des militants, ce n’est pas de savoir avec qui on va s’allier, c’est de remettre de l’ordre dans notre maison. Que le PS soit un modèle en matière d’éthique et de pratique démocratique. On doit réformer, de fond en comble, le fonctionnement interne du parti et puis ensuite redonner une identité politique au PS, à travers le chantier des idées. Un militant socialiste, il n’a pas envie que le PS soit à 20% et fasse des alliances avec un PTB à 20%. Il veut un PS à 40% qui puisse, à la table, imposer ses choix. être incontournable pour ensuite pouvoir former, autour de nous, des alliances progressistes.

Paul Magnette, y a-t-il un manque de renouveau au Parti socialiste?

Oui, il manque sans doute un renouveau des cadres, même si on l’a déjà entamé, avec une série de nouveaux députés ou avec un Pierre-Yves Dermagne, par exemple.

Mais ils n’ont pas les commandes…

C’est pour cela que je plaide pour une rénovation en profondeur des structures internes du parti, que la démocratie interne leur permette l’accession aux commandes. On doit quand même tirer les leçons de ce qui se passe un peu partout. Et ceux qui disent que les partis vont disparaître, je n’y crois pas – ils sont indissociables du fonctionnement parlementaire. Par contre, la manière dont fonctionnent les partis doit radicalement changer. On est passés d’un système où les partis étaient vraiment ancrés dans la société civile à un système de professionnalisation de la vie politique. On doit réinventer l’enracinement, voilà pourquoi je crois qu’il faut réinjecter de la société civile dans le système. Quand on réenracine la vie politique dans la société civile, on revigore la démocratie. C’est aussi une des leçons du Ceta." Il souffle.

Un ange passe, peut-être probablement du côté de Mons… "Tout cela me donne de l’entrain. Quand on a des moments politiques comme celui-là, quand on a des affaires Publifin, etc., au lieu de se décourager, on peut se dire que c’est l’occasion de revigorer la démocratie."

Il dit (encore) ne pas encore savoir s’il rempilera comme bourgmestre de Charleroi. "Je ne pars pas du principe que je serai automatiquement candidat, on verra. J’y réfléchis. Je ne serai pas forcément candidat en 2018, je me pose la question. Et la question, c’est: où est-ce que je peux le mieux servir les valeurs dans lesquelles je crois?"

Peut-être au boulevard de l’Empereur. Qui sait?

"Mon modèle, ça reste Jaurès. Il n’a jamais été ministre, mais il a plus marqué l’histoire de la France ou de la gauche que n’importe qui d’autre."

Il sort se faire tirer le portrait devant le Roi Albert. Sur la place Keym, à Boitsfort, un petit carrousel a pris ses quartiers d’été. On y joue un vieux tube de Dire Straits, "Sultans of swing"...

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