Rien n'est joué dans le démantèlement de Nethys

©BELGAIMAGE

Le démantèlement de Nethys est officiellement lancé. De la vente du pôle télécoms-ICT, avec Win, à l’énergie, avec Elicio, les cartes sont sur la table. Mais les obstacles persistent dans ce projet longuement mûri. La maison mère devra trancher.

C’est une semaine pour le moins agitée qui se clôture pour Nethys et la galaxie qui l’entoure. Tout d’abord, avec une fuite dans la presse, quant à la vente (en mai dernier déjà) au fonds américain Providence du pôle télécoms du groupe liégeois – un CA avait alors été organisé en urgence du côté de sa maison-mère, Enodia, afin de demander des précisions sur ces agissements secrets.

Ensuite, est venue la divulgation d’une offre de reprise du groupe informatique liégeois Win par le patron de Mithra, François Fornieri, via la holding Ardentia – Stéphane Moreau y avait été nommé administrateur, avant d’être mis de côté vendredi.

Puis, le déballage a continué, avec l’évocation du projet de vente du producteur d’énergie Elicio à un duo composé du groupe industriel John Cockerill (CMI) et… d’Ardentia, une fois encore. Est alors venu s’ajouter un conseil d’administration sous haute tension chez Brutélé, où il a été décidé de suspendre les négociations de rapprochement avec Enodia, pourtant mise à l’étude quelques mois auparavant – un coup dur pour Nethys, Providence ayant conditionné l’achat du pôle télécoms à prix plein à l’intégration réussie de l’activité de Brutélé, particulièrement imbriquée dans ledit pôle.

Enfin, la divulgation de plusieurs marques d’intérêt (NRB et Telenet) sur Win, est venue compléter un tableau déjà bien fourni. Et jeter l’opprobre sur certains acteurs du dossier.

Ouf(ti), pourrait-on dire. Oui, sauf qu’en réalité, la semaine qui suit réservera, elle aussi, un programme bien chargé. Avec deux dates clés: le 25 septembre, date de tenue du CA d’Enodia qui devrait normalement se prononcer sur les plans de sa filiale, et le 27 septembre, date pour laquelle Nethys et Enodia devxront s’expliquer au ministre des Pouvoirs locaux, Pierre-Yves Dermagne (PS), sur les opérations de vente de VOO, Win et Elicio.

"Nous saurons de quoi nous parlerons quand la valorisation et l’audit juridique auront été reçus."

Bref, de quoi rendre désormais le démantèlement de Nethys, initié par son top management, particulièrement complexe… Car si le projet avait été bien ficelé et mûrement réfléchi, aujourd’hui, plus rien n’est sûr. Les embûches sont chaque fois plus nombreuses. Tout comme les critiques, qui fusent de toutes parts.

1/ Stéphane Moreau commande, les administrateurs suivent?

Avec, dans l’œil du cyclone: Stéphane Moreau. L’homme à abattre pour certains. Pourquoi? Outre ce qu’il incarne, parce qu’il tiendrait les ficelles, disent certains. Sauf qu’en coulisse, il se murmure plutôt que le CA d’Enodia partagerait la vision de l’homme d’affaires. Dans les grandes lignes du moins. Et pour cause, démanteler, il fallait démanteler, peste en substance un proche du dossier, visant le décret Gouvernance, concocté par l’ex-gouvernement wallon (MR-cdH) afin de répondre aux dérives mises en lumière dans le scandale Publifin. Du reste, on jure mordicus être indépendant. Preuve en est: l’objectivation demandée en amont de la réunion de mercredi prochain quant au plan de Nethys. Qui permettra d’entrer dans le vif du sujet. En effet, "nous ne saurons de quoi nous parlerons que quand nous aurons reçu les résultats de la confirmation de valorisation ainsi que l’audit juridique demandés", évoque un administrateur. Ils devraient fournir les bases nécessaires à une prise de position sur le plan de Nethys. "D’ici là, wait and see".

2/ Un plan de démantèlement à accepter dans son entièreté?

Se pose alors une autre question: ces éléments en possession des administrateurs, devront-ils se prononcer sur l’ensemble du plan? "Il n’y a pas de raison de tortiller. Nous fonctionnerons par dossier", nous dit-on.

3/ Des conseils d’administration qui s’éternisent?

Ce qui promet des discussions agitées, comme lors du CA de samedi, ayant duré… huit heures? "Les conseils d’administration se passent bien dans l’ensemble, malgré des tensions, parfois, comme samedi, témoigne un administrateur. Mais nous conservons la capacité de nous parler. La discussion est généralement ouverte et libre." La réalité le demande: les enjeux sont importants. Tout comme les responsabilités. Enodia, c’est un actionnariat public composé de communes et de la Province de Liège. Qui contacte les administrateurs en ce moment, quand les AG permettent d’habitude d’échanger. La Province discutera ce lundi de la situation, aux côtés de représentants d’Enodia et Nethys, nous dit-on.

©Mediafin

Chez Voo, "100 millions de perdus à cause de la fuite"

On le sait désormais, une offre liante a été déposée par Providence courant du mois de mai sur le pôle télécoms de Nethys. Juste avant les élections du 26 mai. Le fonds américain est le seul acteur à avoir pu accéder à la "data room" afin de formuler une proposition concrète à son interlocuteur. Et ce, alors même qu’et Orange et Telenet avaient eux aussi fait montre d’intérêt par le passé, l’un pour s’offrir un réseau fixe qui lui fait défaut, l’autre pour investir le sud du pays qu’il lorgne depuis longtemps. Et avaient d’ailleurs été jusqu’à faire offre.

Mais avec une condition de taille pour que le deal voie le jour: que l’intégration de Brutélé à la maison-mère de Nethys, Enodia, soit menée à bien, sans quoi, la valeur sera revue à la baisse. Une opération désormais remise en question. "Cette fuite dans la presse nous coûtera 100 millions d’euros", peste un proche du dossier. Pourtant, ce rapprochement était nécessaire à toute vente de Voo de par la forte imbrication des deux structures, aussi bien sur le plan économique que juridique.

Orange et Telenet avaient aussi fait offre sur le pôle télécoms de Nethys. Et sur Brutélé.

Sauf que voilà, courant de semaine, le conseil d’administration de l’intercommunale de télédistribution a tranché, décidant la suspension de l’étude de rapprochement qu’il avait pourtant avalisée quelques mois auparavant. Il a demandé à la maison-mère de Nethys "de lui fournir toutes les informations utiles, notamment quant au respect par Enodia de toutes ses obligations légales". Car "ce n’est qu’une fois en possession de tous ces éléments que le conseil pourra se déterminer et conseiller au mieux les communes associées", écrivait-il en milieu de semaine. Et depuis, le flou persiste.

Pourquoi? Parce que certains pourraient, dans le dossier, "prendre une posture politique par rapport à Moreau qui sent le soufre", lâche un bourgmestre. Pour le reste, "tout le monde sait que l’idée était une vente à un grand groupe. Maintenant, il faut surtout chercher la meilleure offre". Et là, se pose aussi la question de Telenet et d’Orange qui avaient ici aussi fait offre. Sans suite. Pourtant, si le montant proposé par Telenet n’avait pas été rendu public, à bonne source, l’on parlait d’une somme proposée d’entre 330 et 360 millions d’euros – quand Enodia propose 250 millions d’euros. Plutôt que d’avancer, il se dit que certains pourraient attendre une intervention de l’autorité de tutelle.

Elicio, en passe d'être vendu pour un euro symbolique

Certains observateurs n’ont pas hésité à crier au "hold-up" quant à la vente annoncée d’Elicio. Cette semaine, le conseil d’administration de Nethys révélait en effet à L’Echo sa volonté de céder sa filiale énergétique à Ardentia, une entité créée par l’homme d’affaires liégeois, et accessoirement administrateur de Nethys, François Fornieri.

John Cockerill (ex-CMI) et une spin-off de l’ULiège pilotée par Damien Ernst rejoindraient aussi le projet, même si la certitude de l’aboutissement du deal est moins marquée de leur côté. Les uns reconnaissant avoir "fait acte de candidature" et les autres rappelant que "rien n’a encore été signé". Il est vrai que sans l’aval des actionnaires d’Enodia, la vente ne peut avoir lieu et leur décision, qui sera remise le 25 septembre prochain au terme d’un conseil d’administration, apparaît de plus en plus incertaine.

La raison? Les raisons. Une fois annoncée par la presse, la vente prévue d’Elicio a suscité les réactions vives de bon nombre d’observateurs du secteur. D’abord, le prix avancé par Nethys, soit un euro symbolique, justifié dans le camp liégeois par les quelque 965 millions de dettes (dont 265 payable à Nethys sur dix ans) que comptabilise le bilan de sa filiale, amène certains à qualifier l’opération de "casse du siècle". Compilés par le Tijd et L’Echo, de nombreux témoignages mettent en avant une valeur intrinsèque bien plus élevée, certains se risquant à évaluer Elicio à 700 millions d’euros.

Ensuite, le processus de valorisation de l’entreprise est lui-même remis en cause par plusieurs sources. Les prévisions de revenus futurs n’auraient pas été pris en compte dans le calcul, le processus s’étant uniquement focalisé sur la soustraction des dettes aux actifs de l’entreprise, soit 0 euro.

Certains n'ont pas hésité à crier au "hold-up" quant à la vente d'Elicio.

Enfin, il apparaît évident que la vente d’Elicio n’a pas été mise en concurrence. L’argument de la sauvegarde de l’emploi (une quarantaine de postes à Ostende) et celui de la conservation de l’ancrage régional étant avancés par Nethys, pour justifier le choix Ardentia.

Seulement, nombreux sont ceux qui nous ont confié le plus que probable intérêt qu’auraient témoigné d’autres acteurs en cas d’appel d’offres. Le Soir révèle d’ailleurs une lettre adressée à la présidente d’Enodia, Muriel Targnion, par le président de la SRIW dans laquelle il fait part de sa disposition à soumettre une offre, la qualifiant au passage de "probablement très compétitive par rapport à l’offre (d’Ardentia) commentée par la presse". Sur Twitter, le président de la SRIW Olivier Vanderijst a confirmé "la volonté de participer à une procédure ouverte et transparente, en consortium avec d'autres, au bénéfice des communes actionnaires".

Nethys se désengage d'Integrale… mais en gardera le contrôle

Dans la galaxie Nethys orbite une compagnie d’assurance-vie dénommée Integrale. Elle a été acquise en 2016 par le bras opérationnel de ce qui s’appelait alors encore Publifin, qui en possède toujours 55% des parts. Or, le décret wallon sur la gouvernance impose à Nethys de se désengager d’Integrale afin de passer sous la barre des 51%. Pierre Meyers, le président du groupe, expliquait que "la BNB a formellement interdit d’adapter les statuts pour respecter le décret". Qu’à cela ne tienne, le conseil d’administration a trouvé la parade en décidant de délocaliser la compagnie dans un véhicule privé au Luxembourg. Integrale Belgique deviendra ainsi la succursale belge d’une société de droit luxembourgeois, au sein de laquelle Apicil Prévoyance, quatrième groupe de protection sociale de France avec 2,2 millions d’affiliés, est censé monter en puissance. Contacté par nos soins, Apicil n’était "pas en capacité de répondre à (notre) demande d’interview". Le groupe se contente d’indiquer qu’il possède actuellement 5% des parts d’Integrale, mais ne précise pas jusqu’où va grimper sa participation.

De toute façon, cela ne changera pas grand-chose: même si Nethys va effectivement vendre une partie de ses titres pour détenir moins de 51%, le deuxième actionnaire d’Integrale demeurera Ogeo Fund, le fonds de pension détenu par… Nethys. "Nethys va passer sous les 50%, mais gardera le contrôle avec Ogeo, qui n’est pas une société affiliée", nous expliquait Pierre Meyers en début de semaine. Il faut que tout change pour que rien ne change. 

L’affaire Nethys décortiquée

Win, la concurrence mise sous cloche

Du côté de Win, active dans l’ICT, l’idée d’une reprise par la holding de l’homme d’affaires liégeois François Fornieri est particulièrement mal passée dans le monde des affaires. Ce qu’il faudra expliquer. En effet, sans parler de la nomination de Stéphane Moreau comme administrateur de la société s’étant portée acquéreuse de la structure, avant un rétropédalage vendredi, un autre élément est de taille est venu jeter de l’ombre sur l’opération. Courant de semaine, on apprenait que deux autres acteurs avaient étudié un possible rapprochement avec la filiale de Nethys, à savoir l’opérateur télécoms Telenet et le groupe informatique liégeois NRB.

Le premier avait fait une offre globale sur l’activité télécoms (Voo hors Brutélé – qui est, elle, visée par une offre séparée –, BeTV et Win) de Nethys, pour un montant total d’1,3 milliard d’euros. Sans suite.

Le second avait, d’un commun accord, étudié la possibilité d’un rapprochement avec Win il y a un an déjà, au vu des logiques synergies entre les deux acteurs. Là non plus, il n’avait pas été invité à formuler une offre. Pourtant, NRB nous a confié être arrivé à une valorisation d’entreprise de l’ordre de 25 à 30 millions d’euros à l’époque. "Alors, ce n’est pas forcément la valeur à laquelle nous aurions racheté, parce nous n’avons pas pu réaliser de due diligence en bonne et due forme, mais c’est le montant qui était évoqué", commentait Pascal Laffineur, CEO de NRB, cette semaine. Et ce, alors que l’offre liante d’Ardentia tourne, elle, autour de 8 à 10 millions d’euros.

La vente de L'Avenir, pas si imminente que ça

Depuis 2014 et la vente par Corelio, les Éditions de l’Avenir appartiennent à 100% à Nethys. Ces dernières semaines, des informations ont fusé en tous sens concernant la vente de ce pôle médias qui se constitue du quotidien Vers l’Avenir (9 éditions régionales), du magazine gratuit Proximag (distribué à 1,4 million de foyers) et du Journal des Enfants. Traditionnellement, lorsque l’on aborde la question de cette opération, tous les regards se tournent vers les groupes de presse Rossel (Le Soir, Sud Presse, Ciné Revue et 50% de Mediafin) et vers IPM (La Libre et la DH). Or, aux dernières nouvelles, et contrairement à ce qui a pu être écrit, aucun de ces deux groupes n’a été contacté dans le cadre de cette vente. Et lors de la présentation de leur plan de cession des différents actifs, les responsables de Nethys ont bien insisté sur l’intérêt de la préservation de la pluralité de la presse francophone. Difficile, dans ces conditions, d’imaginer Rossel avaler Vers l’Avenir, sauf à considérer qu’un seul éditeur se retrouverait à la tête des deux plus grands titres de la presse régionale. La balle est probablement dans le camp d’IPM. 

Lire également

Publicité
Publicité