"Toute cette histoire Nethys me gonfle" (François Fornieri)

"Après être parti de Nethys, Stéphane Moreau a quand même encore le droit de travailler", plaide François Fornieri, patron de Mithra. ©Siska Vandecasteele

Candidat au rachat d’actifs de Nethys, le boss de Mithra dit regretter la tournure des événements. Mais qu’a-t-il dans le ventre, quel est son plan?

C’était la fiesta jeudi soir à Flémalle, dans les installations de Mithra, la firme biotech de François Fornieri qui fête 20 ans (Mithra, pas son patron). Belle fête, même si les 400 invités n’avaient qu’un sujet de conversation à la bouche: la saga Nethys.

Votre partenaire Marc Coucke n’était pas là pour fêter Mithra.
Il est au Vietnam, où il fête ses vingt ans de mariage.

Stéphane Moreau n’est pas venu…
Si, si. Il est arrivé plus tard, après le match du Standard. C’est important à Liège, le Standard.

En tout cas, le vrai sujet de conversation, c’était Nethys et votre offre de rachat sur Elicio et Win…
Oui, c’est surprenant. L’actionnaire de Nethys, Enodia, nous a demandé de pouvoir vérifier le travail réalisé. Il a désigné deux bureaux d’audit et un bureau d’avocats qui vérifient actuellement si tout est conforme, s’il y a conflit d’intérêt ou pas, si la valorisation des actifs est bonne. Ils donneront un avis de conformité ou pas. Le conseil d’administration de Nethys a reçu jeudi soir une série de questions du ministre Dermagne. Donc on ne peut pas dire: c’est fait, c’est vendu. Moi, je suis arrivé chez Nethys à la demande des actionnaires d’Enodia. Ils m’ont demandé, en tant qu’entrepreneur, d’envisager d’investir dans les structures lorsqu’elles seront privatisées, de manière à conserver tout ou partie de l’ancrage local.

L’affaire Nethys décortiquée

Ils vous l’ont demandé tel quel?
Oui. Je leur ai dit: on verra. Je pouvais en tout cas apporter mon expérience d’entrepreneur indépendant. J’ai suivi le processus comme administrateur mais je n’y ai pas participé aux négociations, contrairement à ce que disent certains. Le comité de direction a fait son travail et a tenu informé le conseil d’administration, une fois les discussions menées. Le conseil a retenu les meilleures options.

On vous a demandé de faire offre sur Elicio?
C’est Bernard Serin (président de John Cockerill) qui me l’a demandé. Cela l’intéressait de reprendre Elicio parce qu’il investit beaucoup dans l’énergie et qu’il lui manque ce maillon éolien.

"C’est facile de dire: ils ont fait ça entre copains, au fond d’un bar."
François Fornieri

Mais c’est Ardentia, votre société, qui fait offre.
Parce que Bernard Serin ne peut pas consolider dans son groupe les 700 millions d’euros de dettes d’Elicio. Il est donc partant pour une participation minoritaire. Moi, j’ai toujours dit que je voulais investir dans l’énergie. J’ai dit à Bernard: je suis prêt à créer une structure et prendre une participation majoritaire avec l’idée de créer un consortium d’investisseurs liégeois, ou autres d’ailleurs.

Avec qui?
C’est trop tôt pour le dire. Je ne suis pas sûr qu’ils aient envie d’être associés à ce stade à une histoire qui prend une ampleur démesurée. Mais oui, il y a des gens qui ont envie de développer l’emploi dans la région.

Noshaq (le nouveau nom de Meusinvest) pourrait en faire partie?
Pourquoi pas. Pourquoi pas la SRIW ou Socofe.

Mais Elicio, c’est flamand, pas liégeois!
Avec le projet que nous voulons mener avec Bernard Serin mais aussi quelqu’un comme Damien Ernst, nous comptons bien créer de l’emploi à Liège. On ne va évidemment pas délocaliser le personnel d’Ostende mais on va essayer d’exploiter beaucoup mieux cette structure et la développer à Liège, notamment en recherche et développement.

©Photo News

Ça vaut combien, Elicio?
Ça vaut une dette de 700 millions d’euros. Sur les comptes de Nethys, la valeur d'Elicio est de -6 millions d’euros.

Mais c’est une entreprise qui va seulement commencer à rapporter…
Quand les dettes seront remboursées, ce qui pourrait être le cas en 2030. En attendant, il faut investir plusieurs centaines de millions d’euros. Les éoliennes ne sont pas éternelles.

Prenons Mithra, votre bébé: voilà une entreprise endettée, en pertes jusqu’ici et qui vaut un milliard d’euros en Bourse. Pourquoi? Parce qu’elle a du potentiel. Comme Elicio!
Écoutez, McKinsey a fait son travail.

McKinsey n’est pas une banque d’affaires indépendante, c’est le conseil de Nethys depuis des années.
Je n’ai pas participé au travail de McKinsey ni à celui du comité de direction de Nethys. Moi, j’interviens parce qu’un acteur industriel liégeois veut fait une offre et me demande d’y participer. Cette offre a été étudiée par le comité de direction de Nethys puis présentée au conseil d’administration, qui n’a rien d’une bande de camarades. Le conseil l’a acceptée. J’insiste: il faut encore que l’actionnaire de Nethys, Enodia, donne un avis de conformité. Et puis il y a la tutelle politique, c’est elle qui décidera in fine. C’est facile de dire: ils ont fait ça entre copains, au fond d’un bar.

"Si c’est un super coup financier, Nethys en profitera car des ‘earn-out’ sont prévus."
François Fornieri

Votre offre de rachat, c’est un euro?
Oui mais c’est surtout la reprise de la dette. On ne fait pas cela de gaieté de cœur!

Vous présentez Elicio comme une chose de peu d’intérêt. Mais vous ne la rachèteriez pas si elle n’avait pas de valeur.
On veut la reprendre parce qu’il y a un projet de développement derrière.

Et si c’était juste un super coup financier, vu les revenus qui devraient arriver?
Si c’est un super coup financier, Nethys en profitera car des ‘earn-out’ sont prévus (NDLR, des paiements complémentaires). Et si on ne parvient pas à développer Elicio, Nethys pourra récupérer l’actif. Il faut voir les choses comme elles sont: Nethys ne peut plus investir aujourd’hui dans ce genre d’outils, elle doit rechercher la meilleure manière de le valoriser et de ne pas perdre les 265 millions d’euros prêtés à Elicio. Et puis je le redis: si la tutelle estime que cela s’est fait en catimini et n’est pas d’accord avec l’offre, elle peut la casser.

Hautement possible, non?
Possible, on verra. En attendant, moi, j’ai proposé à Enodia de me retirer du projet quand j’ai vu la tournure des événements. Je n’ai pas envie d’avoir des problèmes avec Mithra. Je ne vais pas m’obstiner dans une acquisition qui semble déplaire. On m’a répondu: attends, laisse les experts travailler et laisse-nous décider. Tu verras ensuite.

D’autres investisseurs sont prêts à payer cher pour Elicio. Pourquoi ne les a-t-on pas sondés?
Je n’en sais rien. Je ne suis pas à la manœuvre. C’est au bout d’un long processus mené par le comité de direction que cette offre a été retenue. Et le conseil, professionnel et indépendant, l’a acceptée. En mon absence, comme il se doit. Et puis, les actionnaires ont le droit de choisir qui ils veulent, me semble-t-il.

Sauf qu’ici, on parle d’actifs publics!
Je n’ai participé pas à l’examen des propositions. Et c’est normal: à partir du moment où je fais offre, je suis en conflit d’intérêt. Quand on parle d’Elicio chez Nethys, je me lève et je sors de la pièce.

Et pour Win, vous proposez 8 à 10 millions d’euros?
C’est un ordre de grandeur.

On n’a pas sondé le marché non plus. Or, chez NRB par exemple, on pense que cela vaut plus?
Depuis des années, NRB dit être intéressé par Win mais on n’a jamais reçu d’offre. Ils ont parlé de 25 à 30 millions d’euros, ça oui. Ça parle beaucoup mais, à un moment il faut concrétiser. Maintenant, si NRB fait vraiment offre sur Win à 25 ou 30 millions, conserve le personnel et réinjecte les 10 à 15 millions nécessaires pour relancer la structure, moi je lâche tout de suite. Tout de suite!

Elle vous gonfle, cette histoire?
Oui, c’est ça: toute cette histoire me gonfle.

Estimez-vous que Mithra en pâtit?
Non, le cours de l’action a pris 10% cette semaine. Si le cours avait perdu ne fût-ce que 5%, je serais parti sur le champ.

Regrettez-vous de vous être impliqué dans cette histoire?
En général, je ne regrette pas grand-chose. Ce que je regrette ici, c’est la tournure que cela prend. Je ne l’avais jamais imaginé.

"Jeudi soir, j’ai dit à Stéphane Moreau: je vais te sortir d’Ardentia."
François Fornieri

Pourquoi avoir repris Stéphane Moreau avec vous?
Quand je suis arrivé chez Nethys, on m’a demandé de sortir les actifs concurrentiels et de sortir Stéphane Moreau. Lui et le management vont s’en aller à la fin de l’année, sans indemnités. Soit dit en passant, avec indemnités cela aurait coûté 25 millions d’euros. Après être parti de Nethys, Stéphane Moreau a quand même encore le droit de travailler. Je l’ai pris dans Ardentia parce que j’avais besoin d’un manager pour gérer des domaines qui ne sont pas les miens. C’est quand même lui qui a repris ces structures et qui les a gérées au sein de Nethys. C’est bien de garder les CEO des structures qu’on rachète, au moins un temps. Mais tout ce qui touche à Stéphane Moreau crée un émoi pas possible. Jeudi soir, je lui ai dit: ‘je vais te sortir d’Ardentia’. Je le consulterai encore si besoin car c’est lui qui connaît le mieux le dossier. Mais je ne veux pas qu’on puisse imaginer qu’il y a collusion.

Quel est votre rapport à Stéphane Moreau?
Ce n’est pas mon ami. J’ai appris à le connaître à partir du moment où je suis rentré au conseil de Nethys, il y a quatre ans. Avant, on se croisait, on se saluait, sans plus. Stéphane Moreau a toujours été un personnage secret.

Qui sont vos amis?
Je n’ai qu’un seul ami, quelqu’un sur qui je peux compter en toute situation.

Lucien D’Onofrio?
Je ne vous le dirai pas. À côté de lui, il y a des gens que j’apprécie beaucoup. Marc Coucke par exemple, qui est le parrain de mon fils.

"Ici à Liège, je dois presque me cacher. Mais ce n’est pas du tout mon style."
François Fornieri

Est-ce compliqué en Wallonie d’être un entrepreneur qui réussit?
Il y a deux sensibilités en Belgique. Quand Mithra va bien, en Wallonie on voit Mithra alors qu’en Flandre, on voit Fornieri. Quand les choses vont mal, c’est l’inverse: en Wallonie, on dira ‘Fornieri dans la tourmente’ alors qu’en Flandre on parlera de Mithra qui connaît un moment compliqué. Bref, en Flandre on a plus le culte de l’individu. Je me sens plus proche de la mentalité flamande. Tous mes amis flamands me félicitent à propos d’Elicio mais en Wallonie on dit: ‘attention, il y a Moreau dans l’histoire, c’est mauvais, c’est le bordel!’ Cela me dérange et m’attriste. Vous savez, il y a trois ans, on m’a menacé ici, à Liège. C’est à ce moment-là que j’ai engagé Birol, l’ex-chauffeur de Michel Daerden et ancien champion de boxe, pour me conduire et veiller sur ma sécurité. Quand je suis à Knokke, pas besoin de garde du corps, on est tranquille. A Liège, je dois presque me cacher. Ce n’est pas du tout mon style. Je ne veux pas me cacher pour vivre heureux.

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