La question migratoire au cœur des élections italiennes

©AFP

Les Italliens se rendent aux urnes ce dimanche pour des législatives cruciales. L'immigration a été au cœur de la campagne

D’un côté les policiers anti-émeute, de l’autre, les militants antifascistes. Leur corps-à-corps semble se figer un instant, comme lors d’un arrêt-sur-image, puis la tension explose et les coups commencent à pleuvoir. La scène, qui se déroule dans le cœur de la ville de Milan, à quelques jours des élections législatives du 4 mars, semble paradoxale. Le quartier à la mode où la manifestation est bloquée par les forces de l’ordre est, en effet, connu pour son âme hédoniste et insouciante, apparemment imperméable à tout engagement politique.

Les manifestants poursuivent ensuite leur marche désordonnée vers la gare centrale de la ville, lieu de prédilection des sans-papiers. Un jeune avec un mégaphone hurle: "Allons retrouver les migrants qui ont fui la guerre à la recherche d’un avenir digne."

À quelques kilomètres de ces militants de tous âges qui crient "nous sommes tous antifascistes", "résistance aujourd’hui et toujours" et puis, en français, "tout le monde déteste la police", un rassemblement d’un tout autre genre vient de se terminer.

"Le fascisme, c’est notre histoire"

"Le fascisme c’est notre histoire, c’est bien de là que nous venons", lance Simone Di Stefano, leader de CasaPound, mouvement d’extrême-droite, viscéralement anti-immigration.

Ces deux âmes antagonistes, d’une nation désorientée qui s’apprête à retourner aux urnes, sont aujourd’hui habitées par la même inquiétude: comment gérer au mieux le phénomène migratoire? Accueil ou fermeture des frontières? Empathie internationaliste ou souverainisme défensif?

La campagne électorale, qui prend fin aujourd’hui en Italie, s’est concentrée, pour l’essentiel, sur ces dilemmes incendiaires.

Le 3 février dernier, dans la ville de Macerata, un jeune homme vide les deux chargeurs de son pistolet sur des immigrés africains qui se promènent dans la rue. Au cours de l’assaut, six personnes sont blessées. L’agresseur, enveloppé dans le drapeau national, se laisse ensuite interpeller par la police, en criant: "L’Italie aux Italiens".

Un homme mentalement instable, disent certains. Le symbole de l’Italie profonde terrifiée à l’idée de perdre son identité face aux flux migratoires, répondent les autres.

"Il est difficile de déterminer s’il s’agit-là d’un épisode isolé ou pas. Mais je peux affirmer que cette ville est connue pour avoir, au cours des vingt dernières années, accueilli les migrants avec une vraie ouverture d’esprit. Il ne s’agit pas d’une ville raciste ou fasciste. Je constate néanmoins que, dernièrement, la présence de nombreux jeunes étrangers, sortis des canaux de protection traditionnels, provoque quelques inquiétudes au sein de la population", nous explique le maire de Macerata, Romano Carancini.

Réseaux sociaux

Des inquiétudes et une rancœur que les réseaux sociaux ne cessent d’amplifier. "Les réseaux sociaux ont souvent exacerbé les pires sentiments dans l’âme des habitants de Macerata. Comme après un tremblement de terre, nous sommes aujourd’hui en train de faire face à d’insidieuses répliques sismiques…Espérons qu’avec la fin du processus électoral, le calme revienne complètement",ajoute Carancini.

Or, la fusillade de Macerata propulse, dans toute la péninsule et avec une virulence renouvelée, le débat sur l’immigration.

"Il est inutile de nier la fermeture d’esprit de certains Italiens."

La coalition de centre-droit – comprenant Forza Italia de Silvio Berlusconi, la Ligue de Matteo Salvini et Fratelli d’Italia – promet de rapatrier immédiatement 600.000 immigrés illégaux. Les formations de centre- gauche défendent leur politique d’ouverture du passé. De son côté, le Mouvement 5 étoiles – tout en condamnant ce qu’il considère être le plus "grand échec" des derniers gouvernements – annonce la création de commissions territoriales pour gérer les flux migratoires. D’un tout autre avis sont les partis de l’extrême-droite, tels Forza Nuova, qui envisagent un blocus naval, voire une intervention de l’armée en Libye, plaque tournante du trafic de clandestins.

Depuis le début de la crise migratoire, commencée en 2013 et nourrie par les dramatiques développements du conflit syrien et de la décomposition libyenne, l’Italie est devenue, en raison de sa situation géostratégique dans la Méditerranée, l’une des principales portes d’entrée européennes pour les flux migratoires en provenance d’Afrique du nord. Un destin qui s’est confirmé avec la fermeture, en 2016, de l’autre grande porte d’entrée européenne, la dite route des Balkans.

Or, les derniers gouvernements italiens n’ont jamais voulu se soustraire – malgré le poids politique et économique d’un tel choix – au défi humanitaire que ces flux migratoires représentent encore aujourd’hui. L’ancien commandant général de la Garde côtière italienne, l’Amiral Vincenzo Melone révèle qu’au cours des dernières années, "quelque 925 000 personnes ont été sauvées" par la marine militaire nationale, alors que leurs bateaux de fortune coulaient en Méditerranée.

Une conduite courageuse, onéreuse d’un point de vue politique et à contre-courant dans une Europe désormais tentée par la fermeture de frontières qu’elle croyait abolies pour toujours, et qui, en large partie, refuse le principe de redistribution des réfugiés selon un système de quotas nationaux.

"L’Italie a sauvé l’honneur de l’Europe", déclare le Président de la Commission européenne Jean-Claude Juncker en septembre 2017, alors que la péninsule, exsangue, croule désormais sous le poids d’une responsabilité qu’elle ne sait plus maîtriser.

La "bombe sociale" liée à la question migratoire semble prête à exploser. Et dans le contexte incandescent de la campagne électorale, tout commence à se mélanger: immigration et extrémismes politiques, velléités nationalistes et peur de l’Autre, nostalgies fascistes et "chasse à l’immigré".

Violence et rejet politique

Depuis le début du processus électoral, 70 incidents à caractère xénophobe ou raciste ont été recensés.

"J’ai la sensation que nous sommes malheureusement en train de replonger dans la triste période des ‘années de plomb’. La violence appelle la violence," affirme Marco Falvella, président de l’Association internationale des victimes du terrorisme.

Les élections municipales de 2017 ont offert une parfaite illustration des peurs d’une portion croissante de l’opinion publique. La plupart des maires, ayant adhéré au protocole national de répartition équilibrée sur le territoire des demandeurs d’asile (3 réfugiés pour 1.000 habitants), ont perdu les élections. Et, symbole fort, la maire de la petite île de Lampedusa, Giusi Nicolini, fervente partisane d’une généreuse ouverture des frontières et récompensée par l’Unesco pour son "engagement inébranlable pour la gestion et l’intégration des réfugiés", essuie un cuisant revers électoral.

Quête de sécurité

"Il est inutile de nier la fermeture d’esprit de certains Italiens. Et il est contre-productif de leur faire la morale. Aujourd’hui, la quête de sécurité semble être ici plus pressante que la recherche de la liberté et de la diversité. Le racisme n’est pas une opinion ou une idéologie… c’est une pathologie conjoncturelle qui découle du présupposé inexact: ‘On donne tout aux migrants et nous, on reste sans rien’", nous explique Roberto Quadrio, expert-comptable milanais qui, depuis des années, offre une assistance fiscale gratuite aux immigrés qui veulent s’intégrer par le biais du travail.

Il aime souligner que l’histoire de la ville de Milan est parsemée de parcours lumineux entrepris par des migrants arrivés les mains vides et le cœur plein de rêves.

"Je pense à un immigré indien, arrivé il y a vingt ans sans savoir un mot d’italien, et qui est aujourd’hui le patron du meilleur restaurant indien de la ville. Ou encore aux immigrés chinois qui, grâce à un travail acharné, jouent un rôle majeur dans le secteur des bars et des tabacs de la ville. Et je songe, enfin, aux immigrés de la troisième génération, qui fréquentent souvent les meilleurs lycées de Milan. Vont-ils réussir dans la vie? Je n’en sais rien… mais je suis sûr qu’on leur offre aujourd’hui les mêmes chances qu’à nos enfants", conclut Quadrio.

Publicité
Publicité

Echo Connect