Et si Bruxelles et la Wallonie devenaient la poubelle du monde

©Kristof Vadino

Onze grands entrepreneurs proposent onze idées pour faire avancer Bruxelles et la Wallonie. La première consiste à valoriser les déchets plastiques belges mais aussi ceux venus de l'étranger.

[Ceci est la première des onze idées développées dans le cadre de L'appel des XI. Découvrez le projet ici >]

Le constat

La Chine a déclaré qu’elle allait cesser d’importer 24 catégories de déchets, dont une série de plastiques collectés et triés. Peu après l’annonce faite par Pékin, la Commission européenne a dévoilé une nouvelle stratégie visant à limiter les plastiques à usage unique, en proposant que tous les emballages plastiques soient recyclables et recyclés d’ici 2030. Sur 8,4 millions de tonnes de déchets plastiques envoyés annuellement des pays développés vers la Chine, 424.000 tonnes proviennent de la Belgique. Des experts pensent qu’à l’avenir, la Chine n’importera plus que 1,5 million de tonnes.

Idée

Inversons les flux et développons une industrie de transformation des déchets plastiques en Belgique en général et en Wallonie en particulier. Les technologies de tri s’améliorent. On pourrait désormais trier la plupart des types de plastiques utilisés dans les emballages. Investissons dans des centres de tri de pointe, ainsi que dans des usines de production de recyclats en Région wallonne et à Bruxelles.

Devenons la "poubelle intelligente" de l’Europe. En traitant nous-mêmes non seulement ces 424.000 tonnes de plastiques, mais également une partie des flux des autres pays développés désormais refusés par la Chine. C’est-à-dire, une partie de ces 7 millions de tonnes aujourd’hui bloquées ou en balade. Allons encore un pas plus loin: aujourd’hui, de gros flux de déchets de type PMC quittent la Belgique pour l’Allemagne ou les Pays-Bas, où ils sont mieux triés et recyclés. Construisons les installations ad hoc en Wallonie pour inverser ce courant-là également.

1. Trois centres de tri "tous plastiques"

Aujourd’hui: le projet de centre de tri, qui sera exploité à partir de 2019 à Ghlin-Baudour en périphérie de Mons par l’intercommunale Idea et le groupe Suez, traitera 27.000 tonnes par an de déchets plastiques. Les technologies qu’il utilisera permettront d’isoler quinze types de plastiques différents, soit la plupart des plastiques d’emballage (PMC, P+).

A l’avenir: on peut imaginer qu’un deuxième centre de tri aux capacités similaires voie le jour en banlieue liégeoise et un troisième en Région bruxelloise. Les plastiques triés par ces trois centres alimenteront les cinq usines de recyclats implantées en Wallonie, ainsi que l’unité opérée par le groupe Total à Feluy, dans le créneau des "booster-polymers". Ils augmenteront progressivement leur capacité pour dépasser ensemble les 100.000 tonnes.

2. Cinq usines de transformation des matières plastiques secondaires en recyclats ou en produits finis 

Aujourd’hui: le ministre de tutelle wallon Carlo Di Antonio (cdH) a lancé un appel en direction des industriels pour qu’ils investissent dans des usines de transformation des matières premières secondaires.

Découvrez l'Appel des XI

Onze grands entrepreneurs proposent onze idées pour faire avancer Bruxelles et la Wallonie.

Nos deux Régions sont à la pointe des technologies de recyclage. Pourquoi ne pas en faire la matière première d'une nouvelle industrie porteuse? C'est l'une des 11 idées de "L'appel des XI".

Découvrez-les toutes ici >

A l’avenir: cinq industriels investissent dans des installations transformant les plastiques triés en recyclats, essentiellement des granulats qu’on peut réutiliser pour fabriquer de nouveaux objets (sacs, meubles, cadres, bouteilles, tuyaux, matériaux pour fondation de routes,… sans oublier les films plastiques). Une de ces usines est entièrement dédiée aux films plastiques. Elle récupère les films usagés pour en refaire des nouveaux. Elle est située dans la région d’Arlon, de manière à être proche de l’usine de Jindal qui produit des films plastiques et qui peut directement utiliser ces recyclats.

Une autre usine wallonne est spécialisée dans les plastiques PP (barquettes, pots de fleurs…). Les trois autres traitent chacune plusieurs types de plastique (PET, plastique noir,…). Pour des raisons logistiques, elles s’implantent à Liège, à Charleroi et à Namur, afin d’exploiter au maximum les voies fluviales.

Comme la qualité des recyclats qu’elles produisent est élevée et jouit d’une reconnaissance dans les milieux industriels, leur production est exportée dans un rayon de plus de 350 kilomètres autour des sites.

L'appel des XI

Aujourd’hui: à Feluy, le groupe français Total a ouvert en 2017 une unité qui mélange plastique vierge (issu directement de la pétrochimie) et plastique récupéré pour produire des "booster-polymers". Le concept: dans le plastique recyclé, la chaîne moléculaire compte deux fois moins de molécules par unité que dans le plastique vierge, d’où une altération de ses propriétés rhéologiques (élasticité…). Pour compenser ce "déficit", Total mélange ces plastiques avec des super-polymères dont la chaîne est plus dense.

A l’avenir: suite à l’accueil favorable réservé à ces recyclats par l’industrie de la transformation en Belgique et dans les pays voisins, l’unité de production de Feluy augmente sensiblement ses capacités au fil des ans. Un peu plus haut le long du canal Charleroi-Bruxelles, un rival de Total développe une autre unité au départ du même principe (mix de vieux plastiques et de polymères surperformants). Ensemble, ces sept usines, les cinq "recyclats" et celles de Total et de son concurrent, ont une capacité de traitement de 500.000 tonnes, supérieure au total des flux de vieux plastiques qui partaient, jusqu’en 2017, de l’ensemble de la Belgique vers la Chine.

Une partie des flux européens sont désormais redirigés vers les usines wallonnes. Côté débouchés, elles exportent leurs recyclats dans toute l’Europe: l’Union européenne a en effet suivi l’exemple de la Californie en imposant, par une directive, l’utilisation d’au moins 20% de matériau secondaire (recyclé) dans tout produit plastique, ce qui a contribué à doper la demande de matières premières secondaires.

3. Installations de tri et de recyclage spécialisées dans certains matériaux

Aujourd’hui: le parti Ecolo veut encourager à Bruxelles la réutilisation des pièces détachées des véhicules.

20%
L’UE impose l’utilisation d’au moins 20% de matériau secondaire (recyclé) dans tout produit plastique.
Cela a contribué à doper la demande de matières premières secondaires.

A l’avenir: la Région bruxelloise met en œuvre divers incitants pour stimuler la réutilisation des pièces détachées automobiles. Suite à cela, plusieurs entreprises bruxelloises inaugurent une filière. L’une d’elles se spécialise dans la récupération des pièces plastiques. Une autre dans celle des pièces directement réutilisables comme pièces de rechange, qu’elle revend à un réseau de garagistes. Elles sont établies le long du canal dans le quartier Heyvaert à Bruxelles, épicentre du commerce de véhicules d’occasion. Elles offrent une alternative écologique à l’exportation de véhicules de seconde main vers l’Afrique (150.000 véhicules par an).

Aujourd’hui: il n’existe pas assez d’usines de recyclage des appareils électriques et électroniques au sud du pays.

A l’avenir: dans la région de Wavre, en Brabant wallon, un industriel ouvre une usine de démantèlement des appareils électriques et électroniques en fin de vie. Il isole les composants plastiques et métalliques. Il livre entre autres Umicore (non ferreux), en Flandre, et exporte aussi une part de sa production vers l’Asie.

Aujourd’hui: à Charleroi (Châtelet), à côté de son activité traditionnelle de recyclage des métaux ferreux et non ferreux, la société Cometsambre a développé une activité de récupération et de recyclage des pneus usés. Elle les valorise soit à destination du rechapage, soit à destination de l’industrie de la transformation (granulat).

A l’avenir: l’entreprise développe fortement ce business, au point d’exporter ses granulats aux quatre coins de l’Europe. Elle fait des petits: deux autres recycleurs de pneus se lancent dans le bassin liégeois.

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Aujourd’hui: chaque année, plusieurs tonnes de munitions sont saisies par les autorités et doivent être détruites. Il arrive aussi que les forces de l’ordre (armée ou police) aient des stocks à déclasser pour cause de vétusté, etc. Ces matériaux sont exportés vers l’Allemagne, où ils sont détruits.

A l’avenir: un entrepreneur avisé bâtit une unité de retraitement à Eupen, où ces munitions sont triées et démantelées. Les emballages en acier, carton et plastique sont valorisés dans les filières sectorielles. Après destruction de chaque amorce dans un four ad hoc, les douilles en laiton et en acier prennent le même chemin. Idem pour les projectiles inertes (composants en cuivre, acier cuivré, nickel, plomb…) et perforants (tungstène, carbure de tungstène…): séparation, tri et recyclage. Quant à la poudre, elle est décomposée chimiquement, ce qui permet d’en récupérer les éléments azotés. Ceux-ci sont ensuite revendus aux producteurs d’engrais industriels.

4. Expertise

Aujourd’hui: les Belges ont été parmi les premiers au monde à mettre en place des systèmes de collecte et de tri de déchets en appliquant le principe de la Responsabilité élargie des producteurs (REP), ces derniers en assumant l’organisation et le coût. Ce sont les Fost+, Val-I-Pac, Recupel, Bebat, Recytyre et autres Febelauto. Notre pays a par ailleurs une longue tradition de production et de recherche dans la chimie au sens large.

8,4 millions
C'est le nombre de tonnes de déchets plastiques envoyés annuellement des pays développés vers la Chine.
424.000 tonnes proviennent de la Belgique.

A l’avenir: ces deux spécialités ayant alimenté une grande expertise au plan national, la Flandre, Bruxelles et la Wallonie exportent ce savoir-faire sous la forme de services de consultance dans une longue cohorte de pays dans le monde. Nos experts sont reconnus et recherchés.

5. Le contexte

A l’avenir, on le voit, le paysage économique du secteur des déchets pourrait être très différent. Cependant, pour saisir pleinement l’opportunité créée aujourd’hui par le rejet chinois, il faut d’abord modifier le contexte. Le premier chantier sera politique: les Régions doivent affiner leur stratégie et définir une politique favorisant clairement la collecte, le tri, le recyclage et la consommation de produits en plastique recyclé. Pareille stratégie devrait favoriser le déploiement de voies logistiques et de parcs sectoriels situés à proximité de celles-ci.

Le programme bruxellois en faveur de l’économie circulaire est un pas dans la bonne direction. Le nouveau Plan Déchets-Ressources wallon devrait notamment prévoir des incitants pour encourager les industriels à investir dans la filière, et les consommateurs à recourir aux produits à base de recyclats. Un incitant pourrait concerner la TVA, à réduire ou à supprimer sur les produits recyclés. On pourrait aussi réduire ou supprimer, selon l’efficacité des actions prises par eux, le point vert que paient les industriels aux organisations de collecte et de tri comme Fost+ ou Val-I-Pac…

L’incitant pourrait également prendre la forme d’un label qui attesterait de la quantité de plastique recyclé dans le produit convoité et attirerait l’utilisateur vers celui-ci. Au plan plus large, l’Union européenne devrait définir les conditions de recyclabilité qui sous-tendraient un tel label, et contraindre les industriels à repenser l’éco-design des produits en pensant, dès leur conception, aux dimensions des emballages et des composants recyclés.

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