interview

"Chaque patron est venu avec ses idées et son engagement, c'était beau à voir"

En décembre, L’Echo a réuni onze capitaines d’industrie. Leur mission? Réfléchir à la manière de faire avancer la Wallonie et Bruxelles. Avec l’aide d’un coach en créativité, ils ont dressé une liste de propositions, de laquelle ont été tirées onze idées, développées et critiquées par les parties prenantes pendant onze semaines. Pour un pari réussi? Giles Daoust et Virginie Dufrasne font le point.

Onze idées pour onze semaines d’un débat qui arrive aujourd’hui à sa fin. L’heure est donc au coup d’œil dans le rétro pour comprendre les leçons d’un projet qui entend marquer le pas dans une vaste prise de conscience des priorités pour demain. Si l’idée est d’embarquer la Wallonie et Bruxelles dans ce train du changement et de l’innovation, bien sûr. Un train qui ne les attendra pas en gare. Un train qui est déjà en marche. Reste à voir comment monter à bord.

Quel est votre sentiment après ces onze semaines de vie (éditoriale) des idées nées de l’Appel des XI?

Virginie Dufrasne: C’était un beau coup médiatique de la part du journal, qui a d’ailleurs eu un écho au-delà de ses pages, en radio et en télévision, mais aussi du côté du monde politique et de notre entourage. Cela a résonné beaucoup, avec parfois l’écueil que des gens ont pu penser que la démarche venait de nous, que nous avions été proactifs, alors qu’il n’en est rien. C’est le cas par exemple de l’idée de supprimer les invests wallons et bruxellois. Etant donné que nous en sommes actionnaires de deux, nous avons parfois dû fournir quelques explications (rires).

L'APPEL DES XI

11 entrepreneurs proposent 11 idées pour faire avec avancer Bruxelles et la Wallonie.

 

Giles Daoust: Réunir autour d’une table onze patrons, ou plutôt onze entrepreneurs, dans un processus de carénassions avec un coach en créativité est une initiative rarissime qui nous a permis de venir sans agenda préconçu. L’Echo a ensuite décanté les idées, proposant ainsi sa vision, avec des conséquences très intéressantes puisque différents acteurs sont venus les critiquer, les contester, les compléter… Si je prends l’exemple de l’idée dont j’ai été le parrain, à savoir celle de "0% tax tech" (soit une fiscalité nulle pour les employés de start-ups technologiques pour lesquelles un euro payé par l’entreprise équivaut à un euro dans la poche de l’employé, NDLR), des parties prenantes ont approuvé, d’autres contesté, d’autres encore apporté des idées alternatives sur le même thème, soulignant son importance, ce qui est très bien. L’idée est venue se greffer comme un lierre sur une réflexion déjà en cours.

Quid de ces réactions justement, vous-ont elles surpris parfois?

GD: Certaines personnes ont réagi, sur les réseaux sociaux notamment, en prenant le projet très au pied de la lettre, comme s’il s’agissait d’un business plan ou d’un livre blanc, alors qu’il fallait juste y voir le résultat d’un brainstorming avec des idées tantôt idéalistes, tantôt réalistes.

VD: Oui, ça a d’ailleurs pu être frustrant parce que vu les conditions de l’exercice, nous n’avons pas toujours pu rendre toutes les idées aussi pragmatiques que nous l’aurions voulu. Mais dans le même temps, cette réalité a aussi permis de lancer de vrais débats, ce que du trop concret n’aurait peut-être pas permis. On aurait alors pu perdre le sens ou l’ampleur.

Qu’en avez-vous retiré, à titre personnel?

GD: Au début, j’ai pensé que ce ne serait pas mon truc, mais après une heure, j’étais convaincu. J’ai trouvé le processus de réflexion particulièrement adapté, mais adapté à l’Appel des XI uniquement, c’est-à-dire dans le cadre d’une boîte à idée. Pour ça, cela a été véritablement libératoire et a permis de mettre les ego de côté – et ils sont nombreux chez les patrons (rires). Par contre, appliquer cette manière de faire en entreprise ou dans le monde politique pourrait être un peu dangereux, car la vie fait que l’on ne peut pas toujours mettre en place ce que l’on souhaiterait.

VD: Cela a été drôle de voir les étiquettes que l’on a voulu nous apposer après coup. Les gens ont pensé par exemple que j’étais liée à "e-change" (du nom du "mouvement politique pluraliste", tel qu’il se définit, dévoilé début mars par différentes parties, NDLR), voire à Jean-Michel Javaux lui-même, ce qui n’est évidemment pas le cas. Nous n’avions pas d’arrière-pensée.

Quelle idée vous a le plus marqué?

GD: J’ai particulièrement bien aimé – et tu n’es pas obligée de me rendre la pareille, Virginie (rires) – l’idée de positionner la Belgique en pionner de la voiture autonome (idée dont Virgine Dufrasne est l’ambassadeur, NDLR), soit, selon moi, de se fixer l’objectif d’avoir la législation la plus rapidement adaptée. Or nous avons quand même l’avantage d’avoir un assez petit pays, ce qui fait que nous sommes souvent un bon marché test. Par contre, il faudra réussir à surmonter un vrai problème: notre lasagne institutionnelle. Cela risque d’être difficile d’aligner tous les enjeux politiques qui opèrent à Bruxelles, capitale de l’Europe, et alentours pour harmoniser les choses. À côté de cela, je retiens aussi le bilan carbone personnel – quasi une idée de start-up – parce que c’est une idée qui parle à tout le monde. On a tous, ou presque, envie de faire des efforts. Mais aussi mon idée, celle que j’ai défendue, de zéro taxe dans les start-ups, avec un bémol: cette idée n’a pas pour vocation d’être mise en application, mais bien de mettre l’accent sur le fait que la taxation du travail est beaucoup trop élevée. Alors que l’on parle beaucoup du tax shift, l’on oublie que la baisse des cotisations patronales s’accompagne d’une régionalisation des aides à l’emploi, qui conduit à une diminution de ces aides, ce qui fait que le tax shift dans sa globalité est en fait négatif pour pas mal d’entreprises. Pour revenir à l’idée, elle a amené un syndicat un tel ou la fédération patronale une telle à s’exprimer, chacun avec sa manière d’y arriver.

VD: Ces trois idées sont particulièrement dans l’air du temps, en effet. De mon côté, j’ajouterais aussi celle de faire de la Belgique la poubelle du monde (soit de recycler les déchets du monde pour ensuite produire nous-mêmes ces nouveaux produits, une manière de réindustrialiser notre économie, NDLR).

Pensez-vous avoir été entendus?

VD: Derrière l’Appel des XI qui entend redresser la Wallonie et Bruxelles, il y avait, d’après moi, un certain sens de l’urgence, et ça, je trouve que le politique ne donne pas l’impression d’avoir compris qu’il faut agir maintenant.

GD: Il y a une énorme paralysie en Belgique… La réalité politique – le nombre de participants autour de la table et les majorités asymétriques – fait qu’il est excessivement difficile pour quelqu’un, qui voudrait se saisir d’une des onze idées développées ici par exemple, de porter un projet disruptif s’il le souhaitait.

VD: Ce à quoi il faut ajouter que ce monde regarde souvent vers le passé, comme dans le cas des licenciements chez Caterpillar. Parce que cela crée de l’émotion. Pourtant, l’avenir détient une place tout aussi importante…

Virginie Dufrasne, vous êtes membre du groupe Catch qui doit définir les axes d’accélération de la croissance de l’emploi dans la région de Charleroi. L’Appel des XI peut-il nourrir ce projet?

Dans ce projet, ils ont cherché à se focaliser sur les secteurs qui ont le plus de potentiel de croissance – le digital, tout ce qui tourne autour du Biopark et de l’aéroport et enfin l’industrie –, ce qui en exclut a contrario d’autres qui ont beau compter beaucoup d’emplois mais qui sont stables, comme la construction par exemple. Je dirais que ce qui est dommage là, c’est que ce sont chaque fois des créneaux liés aux pouvoirs publics. J’ai envie de dire: libérez les entreprises privées.

"Il est important pour le monde politique de prendre la mesure du cynisme et du désintérêt qui se développe au sein de la population. Un phénomène qui commence à gagner aussi les patrons."

Quid de l’engagement des patrons?

VD: L’engagement, il est au quotidien. Avoir une entreprise en Wallonie, c’est déjà du soutien, de par une contribution à la TVA, à l’ONSS… Tous les jours, il faut se retrousser les manches.

GD: Les mauvaises langues diront que nous sommes acteurs de notre propre intérêt puisque nous dirigeons des sociétés censées générer des bénéfices, mais il est important pour le politique de prendre la mesure du cynisme et du désintérêt qui est en train de se développer au sein de la population avec des "de toute façon, cela ne changera pas", et qui commence à gagner les patrons aussi.

Vous étiez onze dans l’aventure. Quid de l’aspect humain?

GD: Si certains se connaissaient déjà par le biais de cocktails ou de conseils d’administration, cela nous a permis de laisser tomber la façade, inhérente au fait de diriger une entreprise, pour découvrir les personnalités, les opinions profondes, des uns et des autres.

VD: Chaque patron est venu avec ses idées et son engagement, c’était beau à voir.

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