Deux heures de cours par jour

©Kristof Vadino

Le constat: Un enseignant parle devant une classe bondée et silencieuse (en théorie). La manière de donner cours à l'école secondaire suit des préceptes anciens, peu adaptés aux codes, aux manières de communiquer et aux possibilités techniques d'aujourd'hui. L'idée: Mise à plat des horaires d'école, réduction des cours traditionnels, développement d'ateliers, de rencontres, utilisation de Mooc, partage de professeurs spécialisés, développement du codage, etc.

Sur le constat, tout le monde est d’accord: oui, l’école secondaire a besoin d’être dépoussiérée, de se défaire de ses rigidités afin que les élèves soient davantage acteurs de leurs apprentissages, que les enseignants soient épaulés et outillés pour varier les méthodes pédagogiques, et afin de donner plus de sens à l’apprentissage. Parents, enseignants, pédagogues, ministre, tous ceux que nous avons interrogés plaident pour une nouvelle dynamique de l’école secondaire.

Reste le comment. Par quels leviers? Avec quels moyens? Que faire en priorité? Personne n’a de réponses toutes faites. Chacun est lucide sur la complexité de la chose et sur la difficulté d’enclencher un changement structurel d’ampleur: tant de parties prenantes, tant d’enjeux, tant de différences de vues, tant de prés carrés.

L'AMBASSADRICE

Emna Everard, Cofondatrice de Kazidomi

Il y a quatre points essentiels à discuter pour l’enseignement secondaire en Belgique:

La classe: il faut passer de 30 à 15 élèves par classe si on veut s’assurer une bonne compréhension pour chacun; redynamiser l’organisation spatiale en fonctionnant par cercle, par îlot, debout; le matériel  les ordinateurs, notamment  fait cruellement défaut. Je sais que le budget est limité mais l’allouer au matériel est une priorité.

L’état d’esprit: favoriser la participation et la prise de parole, c’est ce qui se fait aux États-Unis, tandis qu’en Belgique les élèves ont peur d’intervenir, car l’erreur est assez stigmatisée; l’enseignement technique est très mal vu chez nous, du coup les bons élèves n’y vont pas ou sont dissuadés d’y aller.

La place de l’enseignant: les élèves le voient comme quelqu’un à qui rendre des comptes. Aux États-Unis, on fait intervenir beaucoup de personnes extérieures, et le professeur est un accompagnant qui s’assure que la matière est assimilée. Cela permet aussi de donner du sens, du concret à la matière.

Le contenu: beaucoup de cours ne sont pas du tout updatés. Et le digital est très peu présent dans les écoles secondaires alors qu’il est très présent aujourd’hui dans les métiers.

 

Néanmoins, le tableau n’est pas si noir (sans jeu de mots). Il y a, depuis plusieurs années, une prise de conscience de cette nécessité de renouveau. Et des initiatives concrètes prennent forme: des enseignants qui mettent en place, dans leur classe, des pédagogies plus actives; des établissements secondaires à pédagogie alternative qui ouvrent en Belgique (le lycée Roger Lallemand, communal, à Bruxelles, ouvert à l’initiative d’enseignants; ou l’école Singelijn Second’air, initiative de parents, à Bruxelles; l’athénée communal Léonie de Waha à Liège dès la fin des années 90, etc.); et la mise en chantier ambitieuse car collective et concernant maternel, primaire et secondaire du Pacte d’excellence, auquel les acteurs œuvrent depuis quatre ans déjà.

Du côté des parents

"On est assez séduits par l’idée car elle va plus loin, elle est plus créative que les propositions du Pacte d’excellence, nous dit Véronique de Thier, "Madame Pacte d’excellence" comme elle se décrit elle-même, de la Fédération des associations de parents de l’enseignement officiel (la Fapeo). Deux heures de cours par jour, c’est du domaine du rêve quand on voit le tollé qu’il y a quand on dit qu’il faudrait réduire d’une heure le cours d’éducation physique ou que l’on pourrait travailler en transversalité l’histoire et la géo." Elle est agréablement surprise que ce soient des entrepreneurs qui proposent de telles idées, avec pour objectif la créativité des individus et un changement du mode d’enseignement. Puisque les carrières professionnelles vont être de moins en moins linéaires, elle estime qu’il faut un "vrai tronc commun, solide". Pour renouveler l’école secondaire, il faut mettre au centre la formation des enseignants, et les valoriser. Et il faut les moyens. "Pas sûr que la Fédération Wallonie-Bruxelles ait les moyens pour que l’école s’organise et s’équipe selon les idées proposées. Quant à rendre tout cela structurel…"

Du côté des enseignants

©Belgaimage

Les syndicats SLFP-Enseignement et CGSP-Enseignement rejoignent aussi la philosophie de pédagogie active de la proposition. Masanka Tshimanga et Muriel Vigneron, de la SLFP, insistent sur "la nécessité de revoir totalement la formation initiale des enseignants. La mise en œuvre de cet esprit de pédagogie active ne peut pas se faire immédiatement car les professeurs n’y sont pas formés. Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs. Et la formation continue doit se faire sur des temps plus longs qu’aujourd’hui. Par exemple sur plusieurs semaines, avec remplacement de l’enseignant dans l’école, et avec, pourquoi pas, une valorisation barémique." Joseph Thonon, de la CGSP, s’il est tout à fait favorable à plus d’interdisciplinarité, estime que "ne faire quasi plus que de la pédagogie par projet avec seulement deux heures de cours classiques, c’est aller un peu trop loin. D’une part parce que l’entièreté des savoirs ne peut passer uniquement par projets et d’autre part parce qu’il ne faut pas complètement gommer les disciplines". Pour lui aussi, la formation initiale et (il insiste) continuée des enseignants est fondamentale. Et s’il est "bien sûr" favorable à une baisse du nombre d’élèves par classe, il reste réaliste quant aux moyens financiers importants que cela demanderait.

Du côté des pédagogues

Ancien prof de maths reconverti en entrepreneur, Emmanuël Houdart (tout frais Wallon de l’année) a fondé la Maison des Maths dans le Hainaut. Un lieu où, de la maternelle au secondaire, on vient goûter aux joies de manipuler, modéliser et jouer avec les mathématiques. En bref, le royaume de la ludopédagogie pour les maths. "C’est vrai qu’on gâche le talent, l’envie des enfants. Alors qu’on peut faire autrement. Après une journée à la Maison des Maths, l’apport le plus fondamental, c’est le regard sur soi-même qui change: des élèves à qui on avait dit qu’ils étaient nuls en maths et qui se rendent compte qu’ils sont capables. Ou des enseignants qui voient que ce ne sont pas forcément leurs élèves les plus brillants en termes de points qui s’en sortent le mieux ici." Il plaide aussi ardemment pour une formation d’excellence des professeurs. "Si je rêve, je vois dans quelques années un jeune qui veut faire prof et auquel on répond ‘tu es fou, c’est trop difficile’. Il y a beaucoup trop de personnes pour qui l’enseignement est un choix par défaut après un échec", ajoute-t-il.

"Il faut rester réaliste: 16 élèves par classe dans le cadre budgétaire de la Fédération Wallonie-Bruxelles, ce n’est pas gérable de le faire dans toutes les classes, tout le temps."

Benoît Galand, chercheur en sciences de l’éducation à l’UCL, rappelle que "plusieurs études montrent que l’école ne tue pas la créativité. Il est très difficile de créer à partir de rien. Or à l’école, on apprend, on découvre plein de choses. Et avec ça on peut exprimer sa créativité. Il y a quelque chose à gagner à être guidé, y compris dans la créativité. Il faut trouver un équilibre entre les cours ex cathedra et la totale liberté." Et d’ajouter: "Aujourd’hui, on est trop ‘papier-crayon’. Il faut varier les outils, oui. Mais faut-il élaborer un autre modèle que tout le monde devrait suivre ou bien favoriser une diversité des projets pédagogiques dans les écoles?".

Du côté du ministère

"Ce qui émerge de cette proposition, c’est de multiplier les approches, de faire évoluer les pratiques pédagogiques, c’est très intéressant, indique Marie-Martine Schyns, la ministre de l’Éducation. Il y a déjà pas mal d’enseignants qui font ça, pas tous, il ne faut pas généraliser. Mais l’enseignant a la liberté de pratique. Mais il faut rester réaliste: 16 élèves par classe dans le cadre budgétaire de la Fédération Wallonie-Bruxelles, ce n’est pas gérable de le faire dans toutes les classes, tout le temps. Ce qui m’a interpellée aussi, c’est le nombre d’heures de cours. Il ne faut pas se dire qu’il faut X heures de cours. Ce qui compte c’est le contenu et la méthode. Il est important d’avoir des compétences en phase avec la société, de varier les approches, d’avoir plus de collaboration entre les enseignants, de donner de la place au numérique, à l’artistique, à ‘l’essai/erreur’, aux projets. C’est le message qui passe de plus en plus chez nos enseignants, et ce sur quoi on travaille dans le Pacte d’excellence est lié à cela."

À entendre les différents acteurs de l’enseignement, les idées ne manquent pas. Les moyens financiers, oui. Rien de neuf. Et la résistance au changement reste forte. Il va de soi aussi qu’une refonte de la pédagogie en secondaire ne pourrait aller sans celle des primaires et maternelles. Le Pacte d’excellence a cette logique puisqu’il concerne les trois niveaux.

"La mise en œuvre de cet esprit de pédagogie active ne peut pas se faire immédiatement car les professeurs n’y sont pas formés. Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs."

Il ressort de ces consultations qu’il y a un levier puissant à actionner: celui de la formation des enseignants, initiale et continue. Que le choix de cette voie ne soit plus un deuxième ou un troisième choix. Ce n’est pas le cas de tous, bien sûr. On a des professeurs très bons, très doués, qui excellent. Le but est d’augmenter leur nombre.

Cesser de stigmatiser cette profession, et au contraire épauler, accompagner, mettre des outils à disposition de l’enseignant dans sa classe. Que l’on ait des experts en pédagogie, dotés eux-mêmes de cette créativité tant réclamée pour les élèves.

15 élèves, ce n'est pas forcément la panacée
Chercheur en sciences de l’éducation à l’UCL, Benoît Galand est aussi le directeur du Girsef, groupe interdisciplinaire de recherche sur la socialisation, l’éducation et la formation. Pour lui, il n’y a pas faillite du système, mais un besoin de renouveau.

Rejoignez-vous la philosophie générale derrière la proposition de ces 11 entrepreneurs, à savoir celle d’une école où l’enfant est acteur de ses apprentissages? Oui et non. Il y a des choses à changer, cela paraît évident. Mais il y a une image très négative d’un système qui a plutôt bien réussi: on n’a jamais scolarisé autant de gens, autant de temps dans toute l’histoire de l’humanité. Et il faut garder à l’esprit que l’école marche assez bien pour pas mal d’élèves. Ce n’est pas la catastrophe. Pour former des élites, on s’en sort pas mal. Le problème est celui du décrochage. Donc, je ne pose pas un constat de faillite du système. Mais on est au bout du modèle qui a servi à le construire.

Deux heures de cours classiques par jour, le reste via des projets transversaux: qu’en pensez-vous? Tout le monde est d’accord pour dire qu’on doit revoir l’organisation du temps scolaire. On est un des pays où il y a le plus d’heures de cours. A-t-on besoin d’autant d’heures de cours? Faut-il imposer un découpage aux écoles ou leur laisser la liberté de découper leurs périodes de cours? Pour le travail en atelier, la question qui se pose est que va-t-on y faire? Cela peut être intéressant, notamment pour redonner du sens à ce qu’on apprend à l’école pour ceux qui y sont. Mais il ne faut pas se dire que parce qu’on est en activité, on est en train d’apprendre quelque chose. Ceux qui ont des bases fragiles sont perdus dans les ateliers, nous disent les études. Et pour les professeurs, les pédagogies alternatives demandent encore plus d’expertise, d’attention, de vigilance. Mieux vaut mettre en place des moments où c’est très structuré et des moments de travail de groupe et de travail individuel, toujours avec un enseignant qui sait où en sont ses élèves.

16 élèves par classe maximum, est-ce une bonne piste? Le nombre d’élèves, c’est un peu une tarte à la crème dans les réformes. Les études ont établi que les classes à 15-16 élèves ou moins sont efficaces à condition que l’enseignant change sa méthode. Mais c’est une des voies les plus coûteuses. Si on opte pour cela, il faut viser le début de la scolarité et les milieux défavorisés. Cela dit, pourquoi doit-on rester avec des classes? Parfois, cela fait sens d’avoir un groupe de 16 ou 20. À d’autres moments être 50 avec un professeur n’est pas un problème: pour visionner une vidéo, écouter des exposés…

Commencer plus tard respecterait mieux la chronobiologie des adolescents. Faisable? Ce n’est pas forcément évident à combiner avec les horaires des parents. Mais on n’est pas obligé de commencer les cours à 8h15, on peut penser à une activité de sas: sport ou yoga par exemple qui vont recentrer l’attention. Et puis, ce n’est pas nécessairement l’horaire des enfants qu’il faut revoir, mais celui des enseignants. Car les écoles qui ont réussi à changer sont celles où les enseignants sont beaucoup plus présents à l’école. Avec le même nombre d’heures de cours ou même moins, mais le reste du temps est utilisé pour rencontrer les parents, les élèves, collaborer entre enseignants, suivre des formations dans l’école.

Tirerait-on avantage à varier les supports, ne pas passer à côté du numérique, utiliser la ludopédagogie?
Il faut varier les outils, oui. Sans se braquer sur tel ou tel média, comme le numérique. Car les supports en eux-mêmes n’ont pas spécialement de vertus, c’est l’usage pédagogique qui en est fait qui joue. Les jeux, c’est une méthode connue depuis longtemps. Il faut voir comment on l’intègre dans un programme. Et on ne peut pas demander aux enseignants de créer tout le temps de l’événementiel. Cependant, il est fondamental de réfléchir à comment on peut les aider à être créatifs pour qu’ils varient leurs méthodes, et pour qu’ils ne plongent pas dans l’usure de la répétition.

L’Appel des XI enjoint à une formation pointue des enseignants, notamment en termes de méthodes pédagogiques, de gestion de projets transversaux, de capacité à faire place à l’erreur dans le processus d’apprentissage, etc.
Les enseignants en secondaire inférieur et en secondaire supérieur n’ont pas le même diplôme. Dans le supérieur, ils ont un master et une demi-année de formation pédagogique et didactique… À côté de cela, je vois deux enjeux:

> Qui recrute-t-on dans ces formations? Pour beaucoup d’étudiants, c’est leur deuxième ou troisième choix. Donc on n’attire pas les meilleurs.

> Qui va former les enseignants? Comment on garantit la qualité des formateurs? Je ne dis pas qu’ils ne sont pas compétents, mais qu’on n’a pas beaucoup de garanties.

Aujourd’hui, la carrière d’un enseignant est linéaire: il est nommé dans une matière et dans une école. Cela n’engendre pas un dynamisme, cela les enferme. On rend structurelle la sclérose. Comment faire pour faire avancer tout le système dans une même direction? Je n’ai pas la réponse. Mais ce que toutes les études sur les réformes nous disent, c’est que la clef ce sont bien les détails pratiques, pas les grandes idées. On doit partir des enseignants qui sont face aux élèves. Et voir comment on amène les ressources à cet endroit-là, à l’enseignant dans sa classe.

 

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