Devenir la poubelle du monde? L'expertise et la volonté politique existent, mais l'échelle est à revoir

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L'appel des XI | Le constat: Nous sommes les champions de la collecte et du tri des déchets, mais nous ne recyclons qu'une partie des déchets belges. Jusque l'an dernier, l'Occident envoyait à la Chine quelque 8 millions de tonnes de déchets plastiques, en vue de leur transformation en matière première secondaire pour développer de nouveaux produits. L'idée: Recycler les déchets du monde pour produire nous-mêmes ces nouveaux produits. Une manière de réindustrialiser notre économie.

La Wallonie et la Région bruxelloise seraient-elles capables de saisir l’opportunité créée par la Chine pour développer sur leur sol toute une filière de tri et traitement des déchets plastiques? Non seulement en reprenant en charge les flux de matières secondaires d’origine belge désormais refusées par les Chinois, mais aussi en attirant chez nous une partie des flux étrangers, pour incarner une sorte de "poubelle intelligente" à l’échelle planétaire? L’idée lancée par notre collectif de dirigeants francophones a reçu un accueil positif auprès des responsables politiques, des industriels, des consultants et des fédérations sectorielles contactés. Tous tombent d’accord pour voir là une belle opportunité de faire plus et mieux en Belgique, à Bruxelles et en Wallonie. Mais à certaines conditions, d’une part, et dans des limites géographiques qui ne débordent pas très largement du tracé belge, d’autre part. En résumé: une filière de qualité et recourant à des technologies de pointe, oui, mais qui opérerait à l’échelle du globe, non…

L'ambassadeur

Thomas Spitaels CEO de TPF

"Le tri et le traitement des déchets, et particulièrement des déchets plastiques, pourraient être un axe de développement économique majeur pour la Wallonie. Celle-ci dispose déjà d'un début de tissu industriel dans ce secteur qui lui permettrait, si elle se positionne bien et fait les efforts nécessaires, de profiter pleinement des nouvelles opportunités de marché. En effet, tant la fermeture progressive du marché chinois du traitement que l'imposition de nouvelles législations en Europe sont en train de changer la donne."

Quelques chiffres pour poser le contexte. Produire une tonne de plastique recyclé permet d’économiser cinq barils de pétrole, soit l’équivalent de 1,6 tonne de dioxyde de carbone. L’Europe produit chaque année 25 millions t de déchets plastiques, dont un quart est effectivement recyclé. La Chine, qui importait 8,4 millions t de déchets plastiques pour les trier et les recycler, a décidé de leur fermer la porte. La Belgique exportait vers la Chine entre 180.000 (selon le secteur pour 2016) et 424.000 t (selon Eurostat) de ses "vieux" plastiques.

Les gouvernements wallon et bruxellois convergent pour décréter qu’il y a là une opportunité à saisir. "Il faut aller vite car d’autres régions d’Europe s’apprêtent à réagir", souligne le ministre wallon de l’Environnement Carlo Di Antonio. Le secteur opine: "On commettrait une erreur stratégique si l’on ne mettait pas en place une industrie du recyclage du plastique en Europe, en Belgique, en Wallonie", dit Cédric Slegers, directeur adjoint de Go4Circle, la fédération des entreprises de l’économie circulaire.

À Bruxelles, le gouvernement a adopté un plan régional pour l’économie circulaire en 2016 et a, depuis, créé un fonds dédié et lancé un premier appel à projets, qui a permis de sélectionner 70 initiatives dont une bonne part dans le recyclage. Il a aussi défini une zone où loger ce type d’activités: le long du canal vers le nord au-delà du pont Van Praet. En Wallonie, on a un peu traîné les pieds ces dernières années, mais l’exécutif actuel tente de combler son retard. Le ministre de tutelle déposera son nouveau Plan wallon déchets-ressources au gouvernement dans deux semaines.

"On commettrait une erreur si l’on ne mettait pas en place une industrie du recyclage du plastique."
Cédric Slegers
Directeur adjoint de Go4Circle

Appel aux industriels

Aujourd’hui, les deux ministres de l’Environnement, Céline Fremault à Bruxelles et Carlo Di Antonio à Namur, invitent les industriels à investir à la fois dans des centres de tri équipés pour isoler les nouvelles fractions plastiques du sac bleu (PMC + P +) et dans des unités de production de recyclas. "Je lance un appel aux onze patrons pour qu’ils viennent investir à Bruxelles, souligne Céline Fremault. On a tout préparé depuis trois ans pour faire de la Région un lieu emblématique en économie circulaire. Notre objectif est qu’à terme, les déchets n’existent quasi plus à Bruxelles. Tout déchet doit être une ressource à valoriser via l’économie circulaire. Ma volonté est de développer une partie de la zone du canal pour en faire une Silicon Valley du réemploi et du recyclage avec des entreprises, des sociétés d’économie sociale, des entreprises de travail adapté et des fabricants de produits éco-conçus." Carlo Di Antonio tient le même discours.

"Ma volonté est de faire d’une partie de la zone du canal une Silicon Valley du réemploi et du recyclage."
Céline Fremault
Ministre bruxelloise de l’Environnement

Les industriels sont intéressés. Suez Recycling & Recovery Belgium vient de s’engager au côté de l’intercommunale Idea pour construire et exploiter Valodec à Ghlin-Baudour, un centre de tri "high-tech" qui sera à même d’isoler 15 fractions plastiques différentes. Philippe Tychon, son general manager, estime qu’il y a place en Wallonie pour deux installations de production de recyclas plastiques. "Le déchet le plus important est le film plastique, ajoute-t-il. On pourrait installer une unité de traitement de films prochainement car on va désormais capter les gisements de film en Wallonie même. On pourrait imaginer aussi une unité de recyclas au départ des plastiques PP (barquettes, pots de fleur...)" Et y traiter également des flux venus de l’étranger? "Oui, répond-il, ce serait faisable dans un rayon de 300 à 350 km, et même au-delà si la qualité est au rendez-vous. Si la matière produite est propre et de qualité reconnue, il n’y aura plus de restriction due au coût du transport."

©Kristof Vadino

Di Antonio plaide plutôt pour la création d’une série d’unités de recyclas de plus petite taille, spécialisées par niches. À Go4Circle, on observe qu’il ne faudrait pas oublier d’autres flux de déchets plastiques. "Il y a de la place en Belgique pour une usine de traitement des plastiques d’emballage, une usine dédiée aux composants automobiles et une troisième aux pièces plastiques des appareils électriques et électroniques, estime Cédric Slegers. Des entreprises comme CometSambre et Galloo sont déjà capables de trier les plastiques d’automobiles." Mais, ajoute-t-il, "le problème est aussi que les types de plastiques évoluent très rapidement. Il y a une multiplicité de résidus et de composants. Cécémel a lancé une nouvelle bouteille en G-PET qui fond à une température différente que le PET: pas recyclable!" La Commission européenne ne cesse de taper sur ce clou: les industriels doivent veiller à l’éco-design de leurs produits, à leur recyclabilité.

L’exemple flamand

"Des unités de retraitement des films plastiques, il en existe déjà une en Flandre", relève Francis Huysman, le directeur général de Val-I-Pac, l’organisme qui gère l’obligation de reprise des emballages industriels. Il s’agit de la société Hy-Plast, à Hoogstraten. Il cite également le cas des plastiques rigides, fort utilisés dans l’industrie. Ici aussi, la Flandre donne l’exemple avec deux opérateurs qui les trient déjà: Renewi à Lokeren et Van Werven à Wijnegem et Lanaken.

L'APPEL DES XI

11 entrepreneurs proposent 11 idées pour faire avec avancer Bruxelles et la Wallonie.

Seulement voilà, pour investir, il faut des garanties car l’activité est risquée avec des fluctuations de prix énormes. Les professionnels demandent deux choses aux politiques: un cadre législatif adapté et qu’on stimule la demande pour les recyclas du côté des transformateurs et des consommateurs. "Il faut agir en aval, pour faire en sorte qu’on utilise effectivement les matériaux recyclés", martèle Cédric Slegers. Il cite en exemple le groupe français Danone, dont la marque d’eau Evian vient d’annoncer qu’elle commercialisera d’ici 2025 des bouteilles plastiques recyclées à 100%. Pourquoi ses concurrents ne lui emboîtent-ils pas le pas? Question laissée sans réponse. Francis Huysman renchérit: "Il faut que le consommateur accepte d’utiliser ces produits recyclés. Aujourd’hui, les Chinois acceptent que leurs bouteilles d’eau soient emballées dans du film recyclé, qui est moins transparent que du plastique vierge et qui contient des impuretés. Nos consommateurs ne sont pas prêts à cela."

Autre écueil, purement technique: les chaînes de carbone composant la matière plastique se cassent à chaque opération d’extrusion/refonte, avec pour effet que la couleur brunit et que le matériau voit ses propriétés rhéologiques (élasticité) altérées. Le plastique vierge conserve dès lors un avantage qualitatif sur le recyclé. Mais des solutions existent: Total exploite ainsi à Feluy une unité qui "booste" le recyclé en le mélangeant à du plastique vierge composé de super-polymères. Un bon exemple… implanté en Wallonie!

Quels incitants?

Les industriels voudraient des incitants pour pousser les transformateurs à utiliser leurs produits. "On pourrait abaisser le coût du Point Vert pour les produits contenant des plastiques recyclés, ou abaisser la TVA", note Huysman. Pour lui, toutefois, le meilleur incitant serait l’application d’un label permettant de distinguer les produits à composants recyclés. La Californie a pris ce cap. Pourquoi pas nous? À Go4Circle, on cite aussi la piste du Point Vert comme "soutien financier pour lancer la machine". Attentifs à la répartition des compétences entre Régions et Fédéral, les ministres wallon et bruxellois songent tous deux à imposer des pourcentages de composants recyclés dans les marchés publics. Pour montrer l’exemple. Le plan d’investissement wallon a aussi prévu 75 millions d’euros à investir dans l’économie circulaire. Et une partie devrait aller au plastique.

Obstacles à lever

Quant aux obstacles de nature réglementaire et administrative, à Bruxelles le cabinet Fremault a entamé un dialogue avec le secteur privé "pour identifier tous les freins existants aux niveaux législatif et régulatoire, avec pour objectif de les lever". Une bonne nouvelle. Au sud du pays, des discussions sont en cours depuis le début de l’année entre les industriels, les centres de recherche et les responsables politiques, Pierre-Yves Jeholet (Économie) et Carlo Di Antonio (Environnement). "Pour voir ce qu’il y a moyen de faire." Bref, cela bouge.

Quid enfin des flux étrangers? Pourrait-on les importer pour les traiter? "On peut toujours aller plus loin, mais on veut faire les choses dans l’ordre, répond Céline Fremault. Il faut d’abord consolider les bases. Aujourd’hui, on a innové, on a mis un cadre en place, on fait en sorte que les investisseurs puissent venir à Bruxelles. Il ne faut pas mettre la charrue avant les bœufs. Je veux faire en sorte que dans les années à venir, le cadre soit bien clair pour les entrepreneurs, afin qu’ils sachent à quoi s’en tenir et puissent créer de l’emploi." Di Antonio se montre un peu plus ambitieux: "Les usines de recyclage à développer ne doivent pas se limiter à l’apport wallon." Mais le vrai développement international, ce ne sera pas pour demain.

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