Un Big Brother pour les citoyens et les décideurs politiques

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Le constat: Alors que les technologies du big data nous fournissent des données en pagaille, les autorités se basent souvent sur des statistiques obsolètes lors de leurs prises de décision, leurs budgets sont imprécis, leurs programmes politiques invérifiables. L'idée: Créer une plateforme où se trouveraient toutes les données en temps réel.

L'APPEL DES XI

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L’uberisation de la vie publique! Derrière ce terme de plus en plus familier à l’heure du 5.0 se cache un enjeu majeur pour les administrations: la digitalisation des données publiques. "Si ce n’est pas nous qui nous en chargeons, ce seront les Gafa. On risque d’être uberisé si on n’ouvre pas toutes nos données. C’est un véritable enjeu pour la fonction publique et notre statut ne nous protège pas. On le sent très bien au sein de l’administration. Cette digitalisation est une lame de fond et la gestion de la collecte des données est devenue un véritable enjeu", reconnaît Nicolas Yernaux, porte-parole du service public de Wallonie (SPW).

Un frein à l’Uberisation

Il suffit de prendre l’exemple de Google et de sa plate-forme de cartographie des routes Street View ou Waze et son GPS communautaire pour voir ce que les Gafa sont déjà capables de produire au niveau du domaine public. "D’une certaine manière, le privé a empiété sur la souveraineté du secteur public pour gérer les routes. Google a pris la fonction régalienne d’un état au niveau de la cartographie. Tout l’enjeu pour une administration est maintenant d’être capable de retrouver du contrôle et gérer du service additionnel", constate Stéphane Vince, IT manager de l’Agence du numérique (ADN) en Wallonie et responsable "secteur public" chez Digital Wallonie.

Sans avoir les moyens financiers des Gafa, le monde public peut néanmoins se prévaloir d’un avantage face au privé: les données. Elles sont des millions récoltées à travers les administrations, les communes, les agences étatiques, le monde scolaire, les hôpitaux,...

À travers "L’Appel des XI", certains patrons poussent donc aujourd’hui l’idée de créer un Big Bother wallon! Le projet renferme forcément les fantasmes les plus fous. Il soulève aussi des craintes au niveau de la protection de la vie privée. Derrière le Big Brother se cache un observatoire ultramoderne d’analyse et de modélisation des données publiques au service des citoyens et des décideurs politiques.

Ce super-observatoire se chargerait d’extraire et de faire interagir, quasiment en temps réel grâce aux big data, les informations dispersées aux quatre coins des administrations régionales et locales, au niveau des marchés publics, des enregistrements transactionnels d’achats, des documents fiscaux, des transactions immobilières, des écoles, des hôpitaux, sur les habitudes des citoyens,… Bref, il se définit comme un super-outil d’aide à la décision et à l’évaluation dans le monde public! "Prenez le cas d’une entreprise privée. Imaginez-vous qu’on demande au conseil d’administration de prendre des décisions sur base de données vieilles de plusieurs années!", stigmatise Olivier De Wasseige, administrateur délégué de l’Union wallonne des entreprises.

Sans freiner l’idée, Sébastien Brunet, directeur à l’Institut wallon de l’évaluation, de la prospective et de la statistique, insiste sur l’importance de l’encadrement d’un tel projet. "Qu’est-ce qu’on va aller chercher de plus en ayant une mise à jour plus rapide? Cela raccourcit le domaine de la réflexion d’un ministre. Or, dans les statistiques, il faut toujours se poser la question: pour analyser quoi?"

Informatiser l’ensemble de la chaîne de données

L’autre défi derrière un tel projet touche à "la collecte" des données, reconnaît l’ADN. "L’e-democratie passe par un changement de paradigme. Il faut que l’entièreté de la chaîne soit informatisée. La collecte de l’information doit ensuite être centralisée pour refléter l’image la plus réelle. Cela passe par une adaptation du métier de l’administration", admet Stéphane Vince. Il prend l’exemple du portail qui expose une série de données de la Wallonie. "Notre portail agrège les données des communes, mais on ne peut pas préjuger du niveau de maturité des communes pour retrouver des données pertinentes sur notre site. La chaîne ne doit pas s’arrêter à la porte des communes."

"Si ce n’est pas nous qui nous en chargeons, ce seront les Gafa."
Nicolas Yernaux
Porte-parole du service public de Wallonie (SPW)

La réflexion est pourtant lancée et les projets digitaux s’enchaînent. La digitalisation des chèques entreprises en Wallonie, et la connaissance en temps réel de la consommation du budget alloué à cette politique, illustre ce qui est possible de faire avec le big data. La transparence budgétaire est aussi un aspect qui arrive sur la table des décideurs politiques. En Fédération Wallonie-Bruxelles, une partie du budget consolidé sera prochainement mise en ligne et une déclinaison par thématiques est envisagée. Au niveau Wallon, c’est la gestion digitale de la dette qui s’étudie. "Un outil informatique correctement alimenté pourrait être un outil de gestion très pertinent et sécurisé. Il automatiserait une récolte de données qui, aujourd’hui, est faite partiellement et à la main", reconnaît le cabinet du ministre wallon du Budget. Parmi ses nombreux avantages, on pointe par exemple "le suivi de la charge d’intérêt et une adaptation automatique des budgets consacrés."

La gouvernance de la data

Cette analyse des données est également un enjeu majeur pour le monde de l’enseignement francophone, même si on n’entend pas s’aventurer dans le grand déballage des résultats des tests Pisa école par école, par crainte d’accentuer la concurrence entre les établissements. Mais "le pacte d’excellence va clairement donner des objectifs de progression à chaque école. Ils seront suivis de résultats à attendre", souligne le cabinet de la ministre de l’Enseignement.

Reste une question existentielle: "Comment gérer la gouvernance de la data publique?", s’interroge l’administration wallonne.

Mobilité

Un Waze wallon pour gérer le réseau routier du sud du pays?

La bataille pour la gestion du trafic routier est lancée. Et si des opérateurs privés comme Waze ou Coyote ont remporté la première manche en matière de gestion des données des automobilistes, le secteur public n’entend pas rester dans son coin et regarder la technologie du big data se développer. La Sofico, le gestionnaire du réseau routier wallon, vient de lancer un marché public afin de mettre en place "un système de gestion dynamique des données et de ses interfaces pour le centre Perex". Cette plongée dans l’ère du big data doit moderniser l’info-trafic sur le réseau routier du sud du pays.

Parmi les soumissionnaires, on trouve Be-Mobile, une filiale de Proximus. Spécialisée dans l’analyse du flux du trafic, Be Mobile étudie quotidiennement 3 milliards de données venant des voitures. À titre de comparaison, sa maison-mère analyse 1 milliard de données par jour. Les compétences de Be-Mobile reposent principalement sur le big data. "Nous avons signé un contrat avec la société Coyote et nous recevons les données de positionnement de leurs clients. Nous analysons également les données venant des systèmes de tracking dans les véhicules. Toutes ces données ont évidemment été anonymisées. L’un dans l’autre, on peut dire qu’environ 4 à 6% des voitures sur les routes belges sont suivies", explique son directeur Philip Taillieu.

Le savoir-faire d’opérateurs privés en matière d’analyse de données big data provenant des systèmes Coyote ou de tracking, couplé à l’installation de capteurs sur le réseau secondaire wallon, va permettre à la Sofico de revoir son offre info-trafic actuellement basée sur les données provenant des autoroutes. "Ce projet doit permettre de restituer une information sur l’état du réseau secondaire", estime Be-Mobile. Une application web sur l’état du trafic devrait dans la foulée être lancée par la Région wallonne. De quoi concurrencer Waze?

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