"La force de Largo Winch, c'est sa capacité à passer à travers les époques"

Eric Giacometti ©(c) Io Cooman

Eric Giacometti prend la succession de Jean Van Hamme au scénario de Largo Winch. Un défi qu’il relève haut la main dans une intrigue méchamment "tordue".

Reprendre Largo Winch? "J’ai d’abord connu un sentiment d’enthousiasme énorme. Ensuite des doutes aussi marqués. Finalement je me suis lâché et mis au travail." Eric Giacometti est passé par toutes les couleurs lorsque Philippe Francq lui a proposé de prendre la succession de Jean Van Hamme au scénario de Largo Winch.

"Je ne pouvais pas concevoir un scénariste qui n’ait pas un solide bagage économique pour écrire les scénarios. Le monde des affaires et la finance font partie de l’ADN de Largo Winch. Je préférais aussi choisir quelqu’un qui ne vienne pas nécessairement du monde de la BD, pour qu’il n’ait pas à ‘se mesurer’ à Van Hamme", analyse Philippe Francq. "Et finalement, je l’avais sous la main, cette perle rare. Je connais Eric Giacometti depuis pas mal de temps, et même si on n’en avait jamais discuté ensemble auparavant, cela me semblait une évidence."

Eric Giacometti (à droite) est passé par toutes les couleurs lorsque Philippe Francq (à gauche) lui a proposé de reprendre la succession de Jean Van Hamme. ©Io Cooman

Quand Jean Van Hamme décide de se retirer de la plupart de ses séries et donc de Largo Winch, Philippe Francq est assez surpris. "On avait déjà évoqué l’avenir du personnage si l’un d’entre nous devait arrêter, mais sans jamais évoquer un nom. Jean ne se voyait pas vraiment de successeur peut-être…", fait remarquer Francq, qui pas un instant n’a songé à abandonner le personnage pour se consacrer à autre chose. "J’y ai donné une trop grande part de ma vie pour l’abandonner. Je ne m’en lasse pas, au contraire, je l’enrichis à chaque tome."

Passée donc la première surprise, Giacometti se met à l’ouvrage. L’ancien journaliste économique au Parisien a le bagage technique. Il a aussi la patte nécessaire pour ficeler des thrillers par son expérience de romancier et son personnage du commissaire Marcas. "J’ai fait une relecture critique de l’ensemble des albums pour m’imprégner du style narratif", note Giacometti. "J’étais découragé face à ce savoir-faire, cette maîtrise du suspense, ce machiavélisme, sans oublier un apport quasiment pédagogique dans chaque récit."

Finalement, Giacometti s’efforce de faire fi du poids du passé. "Comme les auteurs ou les différents acteurs de James Bond apportent chacun leur personnalité, je me suis focalisé sur une question: quel est MON Largo. Et là c’est parti!"

→ Retrouvez les premières planches de "L’Étoile du matin" sur lecho.be/largowinch

Fondamentaux

Les deux compères en reviennent aux fondamentaux de la série: une trame économique tendue pour soutenir une intrigue qui s’annonce comme "particulièrement tordue", de l’aveu même de Philippe Francq. Sur le plan économique, on vogue ici dans la haute finance. Il est question de trading à haute fréquence, ces ordres de Bourse passé en quelques microsecondes par des ordinateurs en fonction d’algorithmes complexes, mais aussi de la finance de l’ombre (le "shadow banking"), ces sommes astronomiques qui transitent sur des marchés parallèles en marge de toute réglementation. "Les traders d’aujourd’hui n’ont plus rien à voir avec le portrait dressé par Leonardo DiCaprio dans ‘le Loup de Wall Street’. Les ordinateurs font le marché", témoigne Giacometti.

L’étoile du matin, Largo Winch tome 21. Par Philippe Francq et Eric Giacometti, Editions Dupuis, 48 p., 13,95 EUR. Note : 4/5 ©doc

Plusieurs intrigues se déroulent en parallèle: un flash crash à la Bourse de New York semble mouiller le Groupe W, via l’une de ses sociétés de trading; Largo Winch, en patron responsable, met en branle la relocalisation fiscale du holding de tête de son groupe; il s’agit également de fermer les portes laissées ouvertes dans les deux tomes précédents. "À l’issue du complot prétendument islamiste contre le board du Groupe W, certains commanditaires restaient toujours dans la nature. Nous avons préféré terminer cette enquête dans ce cycle-ci plutôt que de laisser les choses en l’état", précise Francq. Le premier volet de ce nouveau diptyque se révèle donc particulièrement dense et touffu tant sur le plan de l’intrigue que sur l’apport financier.

XXIe siècle

"La force d’un personnage comme Largo Winch, c’est sa capacité à passer à travers les époques", estime Giacometti. "Le contexte change, mais ses valeurs restent. Dans ce nouvel opus, nous avons voulu y aller plus vite et plus fort. Pour le faire évoluer complètement dans le XXIe siècle. Et comme le disent les scénaristes de James Bond, pour rester dans l’actualité, il faut toujours avoir au moins 5 minutes d’avance", note encore Giacometti.

"Pour rester dans l’actualité, il faut toujours avoir 5 minutes d’avance sur son temps."

Immuable, le personnage de Largo? Le trait de Philippe Francq a pourtant évolué au fil des ans. Sans avoir vieilli, le personnage a mûri dans sa prestance et son attitude générale. Et puis, comme de coutume, il se pose des questions sur la place et le rôle d’un groupe comme le sien. Et notamment sur son rôle sociétal… et fiscal. Et de lancer un fameux pavé dans la mare de son conseil d’administration: la refiscalisation du groupe W! "Cela fait partie de l’évolution d’un personnage qui vit avec son temps", reconnaît Francq. "Si ne nous posons pas ce type de réflexion aujourd’hui, nous arriverons beaucoup trop tard dans les albums suivants."

©doc

Autre évolution dans la perception du personnage principal, son rapport aux femmes. Pour la première fois sans doute en 20 albums, le tombeur de ces dames se prend une veste face à une belle blonde! "Là aussi, le macho à qui personne ne résiste n’est plus tellement d’actualité. Le héros des années 2020 n’est plus celui des années ‘80", s’amuse Giacometti.

Que ce soit avec Jean Van Hamme ou maintenant avec Eric Giacometti, Philippe Francq reste un maître du découpage. Son dessin reste immuable, même s’il a évolué et s’est affiné avec le temps. Chaque planche est construite de manière à amener le climax au bon moment et forcer le lecteur à tourner la page. Et ça marche! "Je me permets plus de fantaisies aujourd’hui dans le découpage et le fait de travailler en plus étroite collaboration sur l’écriture avec Eric Giacometti que je ne le faisais avec Jean me donne aussi plus de liberté", reconnaît Francq.

Sous cette nouvelle signature, ce nouveau Largo Winch ne détonne pas du tout dans la série, que du contraire.

En par­te­na­riat avec les Edi­tions Du­puis, L’Echo dé­crypte les ar­canes de "L’étoile du Matin", le 21e album de la série Largo Winch, un thril­ler éco­no­mique et fi­nan­cier à pa­raître le 6 oc­tobre.

Notre dossier spécial Largo Winch >

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