Largo Winch est passé à Bruxelles. Nous l'avons rencontré

Largo Winch à Bruxelles ©© Ed Dupuis, Philippe Francq, Eric Giacometti

C’est l’un des patrons les plus puissants de la planète. L’un des plus riches. L’un des plus médiatisés aussi. L’homme s’exprime pourtant rarement. Au lendemain de la publication des résultats du groupe W, lors d’un passage à Bruxelles, Largo Winch nous a parlé de ses affaires, de ses envies, de son admiration pour Elon Musk, de son père, de sa vie…

Dans des fauteuils profonds du bar du Sofitel de l’avenue de la Toison d’or à Bruxelles, trois Asiatiques devisent à voix basse. Notre homme est assis non loin. En chemise ouverte, les cheveux en bataille, pieds nus dans ses chaussures, tête de "jeune cadre dynamique" si ce n’était un visage un peu buriné, Largo Winch ne faillit pas à sa réputation de milliardaire atypique.

Coulisses

Cet entretien a été réalisé avec la complicité des auteurs de Largo Winch, Eric Giacometti et Philippe Francq.

L'Echo publiera en primeur les premières planches du prochain épisode de Largo Winch à partir de samedi 30 septembre.

L’œil sur l’écran de son smartphone, le patron d’un des plus grands groupes industriels privés au monde est de passage à Bruxelles, entre deux avions. Alors qu’il passe près de 100 heures par mois en vol et qu’il parcourt plus de 150.000 kilomètres chaque année, il a pris le temps de rencontrer L’Echo au lendemain de la publication des résultats du Groupe W.

M. Winch nous accueille chaleureusement. En remettant sa veste ("pour les photos…"), il s’excuse de sa tenue dans un français impeccable où traîne une pointe d’accent suisse allemand. "Désolé, mais je préfère me mettre à l’aise pour me balader en ville". Vous vous êtes promené à Bruxelles cet après-midi? demande-t-on. "Outre la propriété du groupe avec les responsabilités qui l’accompagnent, mon père Nerio Winch m’a légué une vingtaine de propriétés privées un peu partout dans le monde. Cela me permet d’éviter de passer le plus clair de mon temps dans de grands hôtels impersonnels. Bruxelles compte dans la liste de ces pied-à-terre. J’adore me balader autour du Petit Sablon ou dans le Parc d’Egmont. On y est très bien pour bouquiner au pied de la statue de Peter Pan. J’ai toujours eu un faible pour ce personnage", explique-t-il. Pour son éternelle jeunesse? Largo Winch esquisse un sourire. Il faut le reconnaître, en plus de vingt ans de carrière, l’homme ne semble pas avoir pris une ride… Et quand on lui demande de préciser le lieu de cette résidence, il écarte la question avec diplomatie. "Bruxelles est encore une ville européenne où je peux me promener sans que mon staff ne m’impose un garde du corps. Laissez-moi profiter de cette quiétude."

Justement, vous venez d’échapper à une tentative d’attentat islamiste qui a failli décapiter le haut management du groupe W. Cela a-t-il eu un impact sur la marche des affaires?
Pas vraiment, ou en tout cas nous ne pouvons pas encore le mesurer. Cela dit, ce n’est malheureusement pas la première fois que l’on veut attenter à ma vie. Il faut croire que je fais des envieux… Le groupe W n’étant pas coté, nous n’avons pas à subir les conséquences boursières de ce genre de péripéties, heureusement. Concernant les auteurs de l’attentat, j’attends avec grand intérêt les résultats de l’enquête en cours. Il subsiste de nombreuses zones d’ombre et les principaux instigateurs supposés de l’attentat sont morts.

"Les finances mondiales permettent de générer pas mal d’argent, il serait sans doute dommage de ne pas en profiter. Pour autant que ce soit fait dans les limites du raisonnable."

Comme vous le disiez, votre groupe n’est pas coté en Bourse. Cela pourrait-il changer?
Non. Nerio Winch (le père de Largo, NDLR) a réussi à développer le groupe sur le plan mondial et à en faire l’un des plus importants en termes de diversification en se passant de la Bourse. Je n’ai pas changé de politique. Le Groupe W parvient à se financer majoritairement en interne par un système de vases communicants. Les divisions les plus rentables mettent une partie de leurs bénéfices en dépôt auprès de la banque interne du groupe, qui prête cet argent aux entreprises du groupe qui en ont besoin. Tant que le système fonctionne, il n’y a pas de raison d’en changer.

Vous ne vous financez donc pas sur les marchés?
Le moins possible, même s’il est vrai que la politique actuelle des grandes banques centrales, en particulier la BCE, est très généreuse en matière de taux d’intérêt. S’endetter à bas coût peut être une option intéressante, mais dans le cas du Groupe W, je n’en vois pas l’utilité. Nous pouvons disposer de suffisamment de liquidités en interne pour financer notre développement partout dans le monde, que ce soit en dollar, en euro ou en livre.

En caricaturant un peu, on peut dire que vous méprisez la haute finance mondiale. Mais via votre division bancaire et la gestion de vos liquidités, vous en profitez aussi. D’après le rapport financier que vous venez de publier, vous avez généré 1 milliard de dollars de produits purement financiers. C’est plus que toutes vos divisions.
Effectivement! Même si cela ne correspond pas tout à fait à mes principes, il ne faut pas être "Winnie the Pooh" pour autant. Les finances mondiales permettent de générer pas mal d’argent, il serait sans doute dommage de ne pas en profiter. Pour autant que ce soit fait dans les limites du raisonnable, que les mécanismes soient maîtrisés et que les profits générés soient utilisés à bon escient. Pour investir dans des activités porteuses et créatrices d’emplois essentiellement.

"Je ne suis ni Winnie l’Ourson, ni Robin des Bois. Je préfère les actes aux manifestations de casseurs."

Qu’entendez-vous par "les limites du raisonnable"?
On l’a vu lors de la crise de 2008. Certains mécanismes financiers finissent par échapper totalement non seulement au commun des mortels mais aussi aux spécialistes les plus chevronnés. Avec le risque d’emballement et de surchauffe que l’on a connu. J’ai le sentiment que les leçons de cette crise n’ont servi à rien ou sont déjà totalement oubliées. Aujourd’hui, ce ne sont plus les subprimes, mais ce sont des ordinateurs qui règlent le marché ou le "shadow banking", ce système financier parallèle où s’échangent des sommes astronomiques en dehors de toute réglementation. Comprenez-moi bien: je ne suis pas en train de réclamer davantage de réglementations qui peuvent entraver la bonne marche des affaires. Mais le fonctionnement de ces hedge funds, de ces fonds de gestion d’actifs ou de titrisation entre autres, ne repose que sur le crédit. Le système est beaucoup trop fragile et c’est là que l’on atteint les limites du raisonnable. Le monde financier se complexifie à la vitesse de la lumière, tout est interconnecté. Un battement d’aile de papillon à la Bourse de Chicago peut provoquer un tsunami sur celle de Tokyo.

Peut-être pas Winnie l’Ourson, mais ce genre de discours correspond bien à votre image de patron atypique. Un peu "Robin des Bois" alors?
À la différence près que je ne vole personne pour donner à de plus pauvres. À considérer que ce soit le cas, je me limite à ce genre d’opération au sein de mon groupe, comme je viens de vous l’expliquer. Pour le reste, je laisse ce genre de discours radical aux mouvements altermondialistes.

Vous ne les aimez pas beaucoup, dirait-on?
Je n’ai pas tellement d’amis dans le monde des affaires, mais il est probable que je n’en aie pas beaucoup plus du côté des "alter". Je suppose que je représente, comme d’autres grands patrons, l’image même de leur combat. Je ne partage pas leurs revendications, mais je serais ravi de les rencontrer et de discuter avec eux. Nous aurons sans doute l’occasion d’en parler lors du prochain Forum de Talos auquel je me rends la semaine prochaine, mais de préférence pas au milieu d’une rue dévastée par les émeutes. Après tout, le destin a fait que je passe du statut d’orphelin pauvre à celui de milliardaire. Si Nerio Winch ne m’avait pas adopté, peut-être serais-je de l’autre côté des barricades à vouloir faire sauter le système. Allez savoir…

Largo Winch et le monde de la finance

Ils vous reprochent, comme à d’autres, d’éluder l’impôt par des constructions d’optimisation fiscale. Mais dans votre cas, c’est sans doute plus criant encore puisque le faîte de votre groupe est établi au Liechtenstein, un paradis fiscal.
Mes sociétés paient l’impôt dans chaque pays où elles ont leur siège. Quant à moi, je préfère investir dans des actions auxquelles je crois plutôt que dans des administrations pléthoriques. L’objectif de l’Anstalt qui chapeaute le Groupe W est avant tout de maintenir l’unité du groupe et de le maintenir à l’écart de toute tentative d’OPA inamicale. Certains ont tenté de le faire par le passé mais s’y sont cassé les dents. Effectivement, je suis un évité fiscal. Cela fait partie des choses que je dois au "génie" des affaires de Nerio Winch. Il est temps d’adopter une nouvelle approche. Cela fait partie de ma réflexion. Sur ce point, les grands groupes financiers doivent adopter une plus grande éthique fiscale.

Je ne suis ni Winnie l’Ourson, ni Robin des bois. Je préfère les actes aux manifestations de casseurs. Comme je l’ai dit et répété à mes employés lors de la crise de 2008, mon but en acceptant l’héritage de Nerio Winch n’était pas de m’enrichir davantage mais bien de préserver l’emploi et la qualité de vie des cinq cent mille travailleurs du groupe. Et je continuerai à faire tout ce qui est possible pour maintenir cet objectif. Si je dois me faire taxer de patron de gauche pour cela, tant pis ou tant mieux. Mais comme on ne peut pas faire du social sans moyens, je cherche à ce que mes entreprises fassent du profit. Je suis donc aussi un odieux capitaliste. C’est selon… Mais je ne suis de toute façon pas celui qu’on croit.

Vous faites attention à votre image?
Vous savez, aujourd’hui avec les réseaux sociaux, on est facilement désigné comme l’homme à abattre, pas seulement par ceux que vous pensiez vos ennemis, mais par d’honnêtes citoyens. Et c’est très facile de jeter quelqu’un en pâture à la vindicte populaire. Mais j’aime me battre, c’est même pour ça que je fais ce métier.

Vous êtes l’une des plus grosses fortunes mondiales. Les magazines "people" vous prêtent de temps en temps quelques liaisons. Quel est votre rapport aux femmes?
L’argent ne permet pas tout et, surtout, il n’autorise rien qui porte atteinte à la personne et à la dignité humaine. Pour le reste, vous entrez là dans ma vie privée qui, comme son nom l’indique, reste privée…

Tant que l’on est dans cette sphère plus personnelle, restons-y si vous le permettez… De quels patrons vous sentez-vous proche?
Il est difficile de nouer des relations d’amitié dans ce métier. De respect ou d’estime certainement, mais d’amitié réelle, c’est plus compliqué. J’ai beaucoup d’admiration pour Elon Musk, c’est un vrai visionnaire qui veut faire avancer le monde. Sous réserve que ce ne soit pas que de la communication… Par tempérament, je me sens assez proche de Richard Branson. Ils secouent un peu le business qui en a parfois bien besoin. J’ai découvert Bill Gates sur le tard, par son action philanthropique qui me semble assez sincère.

Uniquement des patrons anglo-saxons… Pas de Français ou de Belges?
Ils me semblent plus conventionnels, trop attachés à leur image de patron bien comme il faut… Il leur manque un brin de folie. J’aime les gens qui font bouger la société, qui prennent des risques. On en trouve davantage dans le monde associatif.

Des noms?
J’en finance un certain nombre, mais je ne veux pas m’en servir pour dorer mon blason. Vous seriez étonné par la diversité de leurs activités, de la médecine à l’environnement en passant par les droits humains fondamentaux. Nerio doit se retourner dans sa tombe (rires).

Vous avez fait plusieurs fois référence à votre père durant cet entretien. Que représente-t-il pour vous?
En m’adoptant pour faire de moi son successeur, Nerio Winch m’a offert un cadeau inestimable. J’aurais tort de cracher dessus. Mais – et je ne m’en suis jamais caché auprès de lui de son vivant –, ses méthodes ne me plaisent pas. Je me sens mal à l’aise dans ce costume qu’il m’a légué parce que ses principes ne sont pas les miens. Je lui ai d’ailleurs dit à peu près lors de chacune de nos entrevues, assez rares d’ailleurs. Et c’était à chaque fois pour me remettre dans le droit chemin, celui qu’il avait tracé pour moi. Il m’a formé pour être là où je suis, mais notre relation s’est finalement limitée à cela. Maintenant, c’est moi qui mène la barque et je le fais à ma manière, tout en protégeant l’avenir du groupe et de ses employés.

Vous êtes arrivé très vite au sommet, vous avez un profil plutôt atypique dans votre milieu. Y a-t-il des choses que vous regrettez?
Il est certain que ma vie de CEO m’a fait perdre certaines facilités que j’avais avant. J’ai pu découvrir le monde et faire des rencontres extraordinaires. On gagne toujours à rencontrer les gens sans avoir une étiquette collée dans le dos. Il est clair que celle de 7e fortune mondiale est parfois un peu lourde à porter. Il y a des gens que j’aimais et que j’ai perdus pour cette raison. Mais il y a aussi des gens qui ont cru que mon jeune âge et ma prétendue inexpérience leur permettraient de me rouler dans la farine. Or je déteste être manipulé. Et j’apprends vite. Notamment que la valeur d’un homme ne se mesure pas au volume de son compte en banque. Que du contraire bien souvent.

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