Paradis fiscaux, fonds alternatifs et private equity, toiles de fond du nouveau Largo Winch

Après les résultats du Groupe W et l’interview de Largo Winch publiés la semaine passée, nous rentrons dans le vif du sujet: "L’étoile du matin", le dernier album de l’héritier milliardaire. En voici les premières planches, en exclusivité. Décryptage.

Paradis fiscaux

"...trois comptes enregistrés aux îles Nauru, au Panama et à Guernesey"

Pour vivre riche, vivons cachés. C’est la maxime des fonds spéculatifs. D’où leur présence dans des juridictions où l’argent a encore moins d’odeur qu’ailleurs: les paradis fiscaux. Le chiffre le plus souvent cité pour déterminer l’opulence de ces petits États pour grandes bourses est celui de Tax Justice Network: entre 21.000 et 32.000 milliards de dollars. Ce qui ne rime pas avec richesse pour leurs habitants. Avec ses 21 km carrés, l’État insulaire de Nauru dans l’Océanie est l’une des plus petites nations du monde (avec le Vatican et Monaco). Du temps de l’exploitation forcenée de son phosphate, le PIB par habitant caracolait à la deuxième place mondiale (avec un chiffre trois fois plus élevé qu’aux Etats-Unis), avant de dégringoler tout au bas du classement: la pauvreté y est endémique et le chômage atteint aujourd’hui les 90%. Pour échapper à son destin, ce petit bout de rocher a commencé à accueillir dans les années 1990 plusieurs centaines de boîtes aux lettres fiscales, au mépris des conventions internationales. Épinglé par la communauté internationale, le micro-Etat a fait amende honorable. Officiellement du moins car il n’est toujours pas sorti des listes noires des "territoires non coopératifs" en matières fiscales. À moins que ce ne soit simplement par oubli.

Ce n’est pas le cas du Panama, revenu avec fracas dans l’actualité… et dans les listes noires en 2016 alors qu’on l’en avait retiré. L’enquête des "Panama papers" a révélé les activités du cabinet Mossack Fonseca. Ses services: la construction de sociétés écrans et de trusts fiduciaires. Ses clients: les plus grandes banques mondiales.

Guernesey est plus discrète mais non moins active. Cette île anglo-normande de 65.000 habitants abrite principalement des trusts, spécificité juridique britannique, qui permettent de stocker des centaines de milliards de dollars (même les autorités ne connaissent pas le chiffre) sans en dévoiler le propriétaire. L’île détient aussi l’équivalent de 300 milliards d’euros de fonds et 50 milliards de dépôts.

Fonds alternatifs

"Notre fonds Karista Equity, unique en son genre..."

Attention, simple particulier, vous n’êtes pas concerné. À côté des fonds classiques, investissant dans des devises, des actions ou obligations cotées, ou encore des produits structurés simples (comme les trackers qui suivent des indices boursiers), les fonds dits "alternatifs" étudient tous les moyens de rehausser la performance d’un investissement par le biais de techniques non conventionnelles et d’actifs comme l’immobilier physique (fonds immobiliers), des produits structurés complexes (les fameux "hedge funds", ou fonds de couverture), des sociétés non cotées (les fonds de private equity), etc. Ils s’adressent à des clients fortunés ou à des investisseurs institutionnels: la mise de départ se compte en dizaine de milliers d’euros au minimum. Souvent logés dans des juridictions opaques, les fonds alternatifs sont très peu réglementés. La valorisation globale de leurs actifs sous gestion est passée de 1.000 milliards de dollars en 1999, à 7.000 milliards en 2014. Selon le cabinet PwC, l’industrie pourrait peser le double d’ici 2020.

Dans l’histoire, notre gestionnaire à lunettes évoque un "indice de référence". Il ne s’agit pas d’un indice boursier comme indiqué ci-dessus, mais d’un référent mystère sur lequel l’auteur ne s’étend pas. Ce référent suit l’évolution de la valorisation des actifs placés dans le fonds.

Dans le cas évoqué, l’investisseur parie sur la baisse de cet indice ("Malheureusement, votre indice de référence n’a pas chuté comme vous l’aviez envisagé"). Cela peut se faire à travers une technique appelée "vente à découvert": il s’agit pour un investisseur de vendre un actif qu’il ne détient pas encore avec l’espoir que lorsqu’il les détiendra au moment de la vente physique, la valeur de l’actif ait baissé, ce qui lui permettra d’engranger la plus-value correspondant à la différence entre les deux prix. Dans le cas contraire, l’investisseur boit le bouillon.

Private equity

"Je remets un milliard sur le même indice (...). Sur la même société!"

Une intervention de notre investisseur caché qui ne manque pas de mystère. Le fonds Karista Equity fait partie de la catégorie des fonds de private equity. Il investit dans des sociétés non cotées, des sociétés qui préfèrent faire appel à des investisseurs institutionnels plutôt qu’à l’argent public par le biais d’une introduction en Bourse. Petite particularité, le fonds évoqué ici permet à l’investisseur de ne s’exposer qu’à une seule société, là où un fonds de private equity détient normalement plusieurs sociétés en portefeuille (le rendement du fonds est alors une moyenne pondérée de l’ensemble des performances des sociétés mises sous gestion).

L’investisseur prend le pari que la valorisation de cette société non nommée décroîtra dans le temps, en utilisant la technique de vente à découvert. Ce qui nous mène à une deuxième particularité: comment peut-on valoriser cette société alors qu’elle est non cotée? Comment peut-on donc évaluer la baisse du prix de ses actions? Une société cotée en Bourse nous donne une valorisation en temps réel, par la loi de l’offre et la demande: un acheteur achète des actions à un vendeur parce qu’il estime que leur prix correspond au potentiel qu’il espère en tirer. Lorsqu’une société n’a pas de cotation, ce prix ne peut faire l’objet que d’une évaluation d’experts. À moins que la société évoquée ici fasse l’objet d’une cotation parallèle, échappant au contrôle des régulateurs de marchés, ce qui expliquerait la terminologie de "chambre de compensation" utilisée dans la case suivante: il s’agit en effet d’un système privé où s’effectuent des transactions d’actifs en échange des montants correspondants.

En par­te­na­riat avec les Edi­tions Du­puis, L’Echo dé­crypte les ar­canes de "L’étoile du Matin", le 21e album de la série Largo Winch, un thril­ler éco­no­mique et fi­nan­cier à pa­raître le 6 oc­tobre.

Notre dossier spécial Largo Winch >

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