chronique

Lettre aux coureurs du Tour de France

Cécile Berthaud

Chers cyclistes professionnels (je n’ajoute pas le féminin puisqu’il n’y a plus de Grande Boucle féminine depuis un paquet d’années et que quasi tout le monde s’en fout comme de sa première selle),

Jeudi, l’excitation culminait comme l’Alpe d’Huez et les frissons montaient en une vague comme quand on entend au loin la sono nasillarde de la caravane du Tour. Les amoureux de la petite reine et de la Grande Boucle tournaient en rond dans leur vélodrome intérieur, n’en pouvant plus d’attendre le Saint-Graal annuel: la divulgation du tracé du Tour 2019. Heureusement, ASO, l’organisateur qui ne rime pas avec amateur, avait bien pris soin, comme un vrai patron du Tour, de donner un bon de sortie à l’une ou l’autre info. C’est sans risque et ça pimente l’attente, n’est-ce pas.

Jeudi, 11h30, vous y étiez, pour certains d’entre vous, dans le palais des Congrès de Paris pour vivre cette délivrance. Ou le top départ de vos cauchemars des prochains mois, ça dépend de votre état d’esprit. Et de forme. "Wouah, 30 cols de 2e, 1ère ou hors catégorie et 5 arrivées en altitude! Je vais m’les faire à toute allure", qu’il pense le bienheureux bien en jambes. "Wooooh, 30 cols de 2e, 1ère ou hors catégorie et 5 arrivées en altitude! Vas-y les enflures!" qu’il pense le malheureux qui n’aura pas les jambes. Mais tout cela n’est que peccadilles. La seule info qui compte, on la connaissait depuis longtemps, c’est que ce Tour 2019 partira de Bruxelles. De Belgique! Pays du cyclisme, patrie de quelques grands noms, creuset du pot belge (pot, au sens de chance, hein. Je précise pour que les gens de Visit.Brussels ne fassent pas un infar’, ce serait ballot.)

C’est les automobilistes bruxellois qui vont encore grimacer. Pensez bien, trois gouttes de pluie, ça inonde un tunnel, ça bloque la circulation de toute la ville, alors un peloton de 200 gars qui, en plus, ne vont même pas se ratatiner sur le semblant de piste cyclable! Mais bon, ce n’est pas grave ça non plus, ils ont l’habitude avec les sommets européens.

De près ou de plus loin, je vous ai aimés, admirés, vous m’avez fait vibrer. Et puis…

J’ai bien conscience d’avoir l’air un peu vacharde, là. Pourtant, que les heures de télé passées devant les étapes du Tour en soient témoin, je vous ai aimés. Mon papa, il a été coureur amateur – et mon papa, c’est le plus fort. C’est non discutable – alors, vous savez, les heures effeuillées au bord de la route pour le voir passer cinq secondes, le goût de l’Ovomaltine, les bidons à passer, mon regard arrêté sur les jambes glabres et fuselées, la tension du sprint final, le toucher du maillot détrempé, le regard lointain des gars après la ligne d’arrivée quand ils descendent de selle, ces moments ont fait mes dimanches pendant toute mon enfance. Le Tour, derrière la télé, c’était une orgie, les volets clos pour se protéger de la chaleur souvent accablante de juillet. De près ou de plus loin, je vous ai aimés, admirés, vous m’avez fait vibrer. Et puis… Et puis, il y a eu l’affaire Festina. Et puis papa a arrêté la compétition. Et puis je n’ai plus eu la télé. Et puis, il me faut faire abstraction de trop de choses maintenant pour me laisser emporter.

Je ne sais pas si je serai là à Bruxelles pour vous voir partir. Mais je vous souhaite sincèrement bon courage parce que, quoi qu’il en soit, il en faut une sacrée dose.

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