chronique

Lettre à Agnès Varda

Cécile Berthaud

Madame la réalisatrice de cinéma,

C’est l’été et c’est bon. C’est une saison qui vous va bien. Lumineuse, chaleureuse, propice aux rencontres et aux instants volés. Vous avez 89 ans et vous venez de sortir un film - cette semaine sur nos écrans belges, la semaine dernière en France. Rien que cela, ça a l’éclat du solstice d’été. Dans " Visages, villages " vous cheminez d’une idée à l’autre, à la rencontre des uns et des autres, pli de cinéaste que vous avez pris avec " Les glaneurs et la glaneuse " ou encore " Les plages d’Agnès ". Un côté butineuse qui pollenise les fleurs à la belle saison. Dans votre dernier opus, vous êtes partie sur les routes avec un jeune homme, le street artiste JR. Mi-cabochards, mi-philosophes, à la fois dans la mise en scène et dans l’authenticité, dans l’égocentrisme et la philanthropie.

"A la fois", c’est une expression qui vous va bien. Un homme, jeune, lui, préfère " en même temps ". Vous, vous êtes à la fois profonde et légère, sérieuse et drôle, cinéaste aguerrie et briseuse de codes, conteuse et narratrice. Vous vous prêtez au jeu, toujours. Au jeu de la caméra, au jeu des interviews, au jeu des photos, au jeu des mots, au jeu de la promo, et vous semblez, toujours, faire ça avec joie. Au jeu de la vieillesse, aussi, avec votre chevelure bicolore. Toute votre vie, vous avez eu la même coiffure, une coupe au bol. Une constance, un fil rouge qui nous dit que vous êtes toujours la même. Loin du jeunisme, vous laissez à l’âge un terrain de jeu et vos longues racines blanches nous disent que le temps vous touche, vous aussi, mais qu’il peut être, aussi, un partenaire de jeu. Plutôt que de cacher le blanc des cheveux, en faire un pied de nez, et cette coiffe bicolore devient un emblème, un attribut de votre légende.

Jeudi, sur mon trajet retour, je pensais à vous. Du coup, j'ai vu l'ouvrier qui mangeait un glaçon pour enfant, j'ai vu le monsieur penché sur sa jante qu'il lavait à la brosse à dents, j'ai vu le bloc électrique tout rouillé sur fond de mur jaune et ses accents graphiques, j'ai vu le sourire de l'homme qui répondait au téléphone, son vélo plié à ses pieds, son alliance toute rutilante à l'annulaire. En pensant à vous, sur ce trajet retour, vos yeux se sont glissés dans les miens. Vous perdez la vue ces derniers temps et pourtant vous la rendez à qui se laisse toucher par votre espiègle poésie.

L'art, entre mille autres choses, c’est aussi porter un regard singulier sur les environs et tenter de prêter cette vision aux autres. Vous le faites avec beaucoup de joie, or ce n'est pas le sentiment que diffusent le plus souvent les artistes. Vous rayonnez, petite icône sur l’autel de l’été, dame à l’automne flamboyant.

Je voulais simplement vous remercier pour ces couleurs chatoyantes que vous donnez à la vie. Et à la vie qui passe.

Cécile Berthaud

 

©BELGAIMAGE

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