chronique

Lettre à Anton Schuurmans

Cécile Berthaud

Monsieur le militant,

Qu’est-ce que vous m’avez réjouie quand j’ai découvert dans la presse vos photos et vidéos. On vous y voit plantant des fleurs, avec force terreau, dans les nids-de-poule de la capitale. Des jonquilles par-ci, des primevères par-là. À ce train-là, Bruxelles va devenir un énorme jardin botanique!

Les revendications au parfum de soft power et bourgeonnant d’humour, je ne vous cache pas que je suis fan. Savoir râler en riant, c’est quand même tout un art. Et j’attends avec fébrilité la phase II de votre campagne: celle où vous allez carrément planter des arbres dans les effondrements de chaussées qui ont fleuri allègrement ces derniers mois.

Des arbres qui donneraient des prunes bien sucrées, ça nous changerait des prunes bien salées de la maréchaussée.
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Des arbres fruitiers, tant qu’à faire. Vu le temps qu’il faut pour faire aboutir ces travaux, ils auront le temps de porter leurs fruits. Des arbres qui donneraient des prunes bien sucrées, ça nous changerait des prunes bien salées de la maréchaussée (autant se fendre la poire jusqu’au bout). Des arbres qui feraient dattes, quoi.

En plus, ça aurait le mérite de surpasser tous les autres. Au début, en contemplant vos œuvres, je me suis dit "Génial! Et tellement belge!" (le p’tit côté décalé, le surréalisme, l’humour à la belge, l’insolence bon enfant, vous voyez). Mais en lisant l’article (comme quoi, ça a du bon de ne pas s’en tenir qu’aux photos et à la titraille, c’est fou), j’ai compris que cet "enflowerment" avait déjà quelques poignées d’adeptes de par le monde.

Il est même labellisé du hashtag #flowerpotholes. Né dans une rose ou dans un chou, ce mouvement a donc son acte de naissance officiel. Et vous, vous vous êtes dit qu’il était bien temps de le lancer à Bruxelles. En bon jardinier, vous avez attendu le printemps. Lu-mi-neux. Pro. Un plan qui roule comme sur un macadam immaculé.

Et puis, j’ai continué de lire l’article. Et je n’aurais pas dû car ça a passé à la débroussailleuse mon engouement. À mes confrères et consœurs de La Libre.be vous expliquez: "Je voulais dénoncer d’une manière positive et ludique le mauvais état des rues, pistes cyclables et trottoirs de Bruxelles." (Là, j’ai un sourire jusqu’aux oreilles.)

"Les politiciens dégagent des millions pour de grands projets comme le musée Citroën (qui accueillera la fondation Kanal, NDLR), mais il semble manquer d’argent pour la réparation des routes supposée améliorer le confort quotidien des Bruxellois." (Là, les coins des lèvres sont retombés et j’ai une moue contrariée.)

S’en prendre au budget de la culture… Cette vieille rengaine qui veut transplanter l’argent vers les champs où il pourra nourrir, servir le peuple. Pourtant, si on n’en prend pas soin non plus, alors on se retrouve avec des nids-de-poule dans la culture. On n’a pas d’accident de circulation, mais des accidents de compréhension. Et si les trous béants de l’indolence nous pourrissent les déplacements, les trous béants de l’ignorance nous pourrissent le tempérament. Comme un beau ruban de macadam adoucit notre quotidien, une belle culture bien entretenue adoucit les mœurs.

Vivement les nids de poules aux œufs d’or!

Cécile Berthaud

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