chronique

Lettre à Caroline Langlade

Madame l’auteure de "Sorties de secours",

Pour mes lecteurs et mes lectrices, il aurait été plus clair que je vous dise "Madame la rescapée du Bataclan". M’adressant à vous, comment pourrais-je vous réduire à cette étiquette? Vous n’allez pas porter toute votre vie la fiche que les secouristes passent autour du cou des victimes pour indiquer – par des couleurs en Belgique, par des acronymes (on ne se refait pas) en France – l’urgence du traitement. Vous êtes, et vous serez toujours, une rescapée du Bataclan, mais vous n’êtes pas que cela. Loin de là.

Et même, êtes-vous vraiment une rescapée? En avez-vous réchappé? Êtes-vous "sortie saine et sauve d’un danger" comme le définit le Larousse? Vous n’êtes pas morte. Vous n’avez pas été blessée physiquement. Pour nous, communs des consommateurs d’infos, vous n’entrez pas dans le bilan de l’attentat. Ni morte, ni blessée. On vous classe même parmi les chanceuses. On se doute bien que les semaines qui ont suivi ont été difficiles. On imagine angoisses, cauchemars, séances chez le psychologue.

Grâce à vous, à votre livre, aux interviews que vous donnez ces derniers jours, j’ai pris conscience d’une chose. Simple. On ne compte pas les blessés psychologiques. Or les plaies psychologiques sont graves, profondes, durables, douloureuses, destructrices.

Le 13 novembre, vous avez passé trois heures et demie entassée avec 40 personnes dans une loge de 7 m2, à respirer l’odeur de la rage, de la poudre et du sang, à appréhender dans votre chair, dans votre conscience que l’homme a le pouvoir de tuer l’homme. Et que cela pouvait vous arriver à tout instant.

Depuis, vous vous êtes jetée à corps perdu dans l’association qui réunit 750 victimes du 13 novembre. Vous en avez assuré la présidence pendant deux ans, à ne vivre que pour cela. Pas de vacances, pas de week-ends, pas de soirées. Pas de répit, pas de repos. Râper, râper, râper la moindre miette d’énergie pour la donner aux autres. Vous venez juste de passer la main. Parce que la conscience qu’il vous faut prendre soin de vous a réussi à se frayer un chemin. Parce que vous avez peur de perdre votre conjoint – dont la patience est exsangue – comme tant d’autres couples qui se sont consumés sur les charbons brûlants que les attentats ont laissés. Comme des mines.

Depuis le 13 novembre 2015, vous avez des crises de bégaiement, vous voyez flou, vous n’êtes plus capable de vous projeter au-delà d’une semaine. D’autres victimes ont déclaré cancer, dépression, maladie de Crohn. Cette année, parmi les membres de votre association, quatre sont morts d’une crise cardiaque à moins de 41 ans, une personne s’est suicidée.

Êtes-vous vraiment des rescapés vous, blessés physiques et/ou psychologiques, vous qui vivez maintenant avec "cette épée de Damoclès, cette conscience permanente que ce n’est pas parce que ça ne nous a pas tués dans l’instant, que ça ne peut pas encore nous tuer demain"?

Vous avez 31 ans, des boucles blondes, un visage poupin nimbé de désenchantement. Vous êtes sortie vivante du Bataclan. Sauve, mais pas indemne.

Je voulais vous remercier d’avoir eu le courage de m’ouvrir les yeux sur l’ampleur des blessures invisibles.

Cécile Berthaud

©Mathieu Gardes

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