chronique

Lettre à Catherine Hettinger, l'inventrice du "hand spinner"

Cécile Berthaud

Madame l’inventrice du "hand spinner",

Comment tourner ce courrier pour vous faire part tout à la fois de mes félicitations et de mes condoléances? Commençons par mes hommages pour avoir inventé, il y a vingt bonnes années, ce petit bidule qui fait tourner les têtes des petits et des grands depuis quelques semaines. Une espèce de toupie plate en forme d’hélice à trois pales, à faire tourner entre ses doigts. Ca vient de chez vous, les Etats-Unis, ça s’appelle un "hand spinner" ou un "fidget spinner", on ne comprend pas ce que ça veut dire, c’est galère à décrire, mais c’est simple et hypnotisant quand on l’a dans les mains.

Merci, sans ironie aucune, pour être à la base d’un cas de figure qu’on adore tous: le phénomène des cours de récré. On a déjà connu les pin’s, les tamagoshis, les Pokémons, les Rainbow Loom (des bracelets en plastique à personnaliser), et j’en passe. C’est pas cher, pas encombrant, ça crée de l’émulation, de la collection, des échanges. Ca crée de l’effervescence. Pourquoi ça plus qu’autre chose? Le mystère reste toujours entier. Les gosses plébiscitent, les parents tolèrent, tendance envieux. Et pendant que les cours d’école bourdonnent du même plaisir, les cours des cols blancs entonnent les mêmes litanies: d’où vient cette tendance, pourquoi ce succès, quels bénéfices pour les petits, attention aux dangers insoupçonnés. Avis d’experts, témoignages de pères, on cherche des repères. Sérieusement pour de faux. Comme les gamins s’emballent pour le jouet, les adultes s’emballent pour le phénomène. Ca irise le quotidien, ça ne mange pas de pain et ça permet d’avoir quelque chose à se dire avec le collègue de la compta. Ou même avec boss, sur-boss ou sous-boss puisque "Forbes" a adoubé le bidule. Le magazine économique américain l’a décrété "must-have office toy" (à condition de l’avoir en titane ou en cuivre, à 150 euros, hein). La messe est dite.

©AFP

Cette grand-messe comme on les aime est en même temps une cérémonie d’enterrement. Celle de votre pactole. Que vous ne toucherez jamais car vous n’avez pas prolongé les droits sur votre brevet, en 2005. Vous n’aviez pas les 400 dollars nécessaires. Il est tombé dans le domaine public et les fabricants de jouets s’en sont emparés. C’est la règle du jeu. Cruelle. À l’heure où vos "hand spinners" se déversent en Occident par containers entiers venus de Chine, à l’heure où à l’aéroport de Bierset la douane belge en bloque un million non conformes, vous, vous avez du mal à joindre les deux bouts, à payer votre facture de téléphone, à avoir une voiture qui roule à peu près. Vous êtes pauvre. Et nous, on se gargarise avec votre petit bidule. Vous êtes belle joueuse, pas amère, heureuse même de ce succès populaire. Si seulement vous pouviez inventer un autre engin que je pourrais acheter la conscience tranquille…

Je vous renouvelle une dernière fois toute ma gratitude. Et pardon, Madame, pour l’ingratitude à laquelle je participe.

Cécile Berthaud

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