chronique

Lettre à Charline Van Snick

Cécile Berthaud

Madame la judokate,

Vous avez décroché, jeudi, une médaille d’or au Grand Chelem d’Abou Dabi. Et pas n’importe comment: avec une maestria éblouissante. Je n’y connais pas grand-chose en judo (sachez que mon peu de connaissance est inversement proportionnel à mon respect pour ce sport), mais les spécialistes listent en faits d’armes trois ippon et un double waza-ari, le tout emballé dans la formule express.

Une démonstration d’assurance et de puissance, alors que ça fait moins d’un an que vous avez changé de catégorie. Je suppose que passer des moins de 48 kg aux moins de 52 kg demande de l’adaptation, mais vous, vous faites ça en mode fusée avec déjà quatre médailles depuis début 2017.

Votre médaille de jeudi a été relayée par la presse, bien sûr. Parfois en grand, parfois en petit. Et je vous avoue que voir votre bel ouvrage en brève à côté du tartinage qu’on fait sur certains autres sports, ça m’attriste.

Vous voyez, on va dérouler trois quarts de page ou d’antenne sport pour l’ongle-incarné-du-joueur-de-foot-X-qui-met-en-péril-peut-être-mais-ce-n’est-pas-sûr-la-qualité-de-la-sélection-pour-la-rencontre-amicale-de-samedi-prochain-avec-exclu-sur-la-surface-en-mm²-d’ongle-enfouie-dans-la-chair. Mais votre exploit, accompli, attesté, grandiose, d’aucuns le ratatinent, le racrapotent, le rapetissent. C’est moche. Comme un tatami mité. Comme un gazon paillasson.

Ca m’attriste aussi parce que, dans notre vie de tous les jours, on gloriolise des guignols qui ne valent pas une guigne mais qui ont une grande gueule. Parce qu’on valorise la gloire fast-food, facile et rapide. Celle à coup de buzz, de tweets, de clashs, de téléréalité, de vidéos YouTube, et j’en passe.

On se construit une société où l’effort n’est plus le chemin vers la reconnaissance. La reconnaissance on veut y accéder par l’autoroute, une voie rapide, quitte à payer un peu (de sa personne, de sa dignité, de sa crédibilité) et même si on prend la sortie après l’instant gloriole. Nous ne sommes pas tous comme ça, et pas tout le temps, on est bien d’accord.

Mais du coup, à voir votre performance de jeudi, vos vingt années d’entraînement, vos sept ans de compétition (et encore, je ne compte pas les années de compèt’ junior), je me suis dit qu’heureusement que les sportifs de haut niveau sont là pour nous rappeler que l’auréole de gloire, elle se gagne à coup d’efforts et d’années.

Et qu’il est fichtrement triste que la reconnaissance grand public, médiatique qui devrait aller avec ait parfois tant de mal à se frayer un chemin.

Je pensais à tout cela en regardant cette brève. Comme quoi, un entrefilet peut donner à penser. Un petit peu. Comme quoi, une performance sportive permet d’y croire toujours. Beaucoup.

Avec toutes mes félicitations et la joie de guetter vos prochains waza-ari.

Cécile Berthaud

©Photo News

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