chronique

Lettre à David Van Reybrouck

Cécile Berthaud

Monsieur l’auteur et historien,

Il y a des jours comme ça. Des jours anodins, mais qui ne disent pas leur nom. Sous leur uniforme familier et rassurant boutonné par la trilogie boulot-vélo-marmots sont corsetés les haillons d’une journée rêche et informe comme de la toile de jute. Aujourd’hui est une journée que je subis. J’ai des cernes jusqu’aux genoux, un mal de tête si profond qu’il m’a envoyé le moral dans les chaussettes et une lassitude qui confine à la démission.

À la démission citoyenne, à la démission réflexive, à la démission de positionnement. J’en ai ras le neurone du monde, des gens, des commentaires, des opinions à deux balles, des pugilats, des lynchages, des buzz éclair mais pas de génie. J’en ai ras le bol de cette soupe, de cette mixture pâteuse, au mieux sans saveur mais en général infâme. Je n’en peux plus d’avoir à choisir un camp dix fois par semaine.

J’en ai ras le neurone du monde, des gens, des commentaires, des opinions à deux balles, des pugilats, des lynchages, des buzz éclair mais pas de génie.
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Regardez, rien que les derniers jours qui viennent de s’écouler: la polémique sur le rappeur Damso censé être le fournisseur d’un hymne pour les Diables Rouges, celle sur Zalando qui choisit les Pays-Bas et non la Belgique, celle sur les taxes imposées sur les importations d’acier et d’aluminium aux Etats-Unis, celle sur le film "Ni juge, ni soumise" où StripTease suit une juge d’instruction dans son quotidien, celle sur le livre pour préadolescentes "On a chopé la puberté" accusé de sexisme, celle sur le défilé de Chanel pour lequel on a coupé des arbres, le scandale de la viande Veviba…

Et j’en passe, et j’en oublie, et tant mieux pour ma santé mentale. À devoir me faire des avis en rafale, à devoir choisir en permanence, je sature. Et hier soir, à la question "ciné ou resto?" j’étais incapable d’avoir un avis. Et ce soir, quand on va me demander "rouge ou blanc?", je vais tonner que je veux du rosé, une troisième voie, une pondération, bon sang de bord… ure de mer… le!

Alors, quand, en parcourant du regard le kiosque à magazines, je vous ai vu en Une d’"Imagine demain le monde" affirmant que "Notre monde manque de silence", vous déposiez en cinq mots le fardeau qui me pesait tant. Dans mon champ d’orties, vous avez été un coquelicot. "Certaines personnes s’indignent avant même d’avoir lu. C’est une réaction typique d’une époque dominée par la polarisation", dites-vous dans cette interview longue, riche, bien menée et dans laquelle vos réflexions naviguent sur les eaux de la nuance.

Je ne vous rejoins probablement pas sur tous les points (je n’ai pas eu le temps de réfléchir à tout ce que vous avancez, vous pensez bien!), mais quel bonheur de trouver un discours donnant dans l’apaisement plutôt que dans le rentre-dedans. De trouver une pensée qui donne envie de penser avec plutôt que de penser contre. Qui nourrit plutôt qui pourrit. Qui va faire germer d’autres réflexions plutôt que d’enterrer à coups de pelle la moindre idée non convergente.

Et si mes pieds dans les orties sont ravagés de piqûres, ma tête, elle, reste tournée vers les coquelicots.

Cordialement,

Cécile Berthaud

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