chronique

Lettre à Fabienne

Cécile Berthaud

Chère Fabienne, Toi et moi, on se connaît un petit peu. On est ce qu’on appelle des connaissances.

Grâce à Facebook, on garde un œil l’une sur l’autre, on se signifie de temps à autre qu’on apprécie ce que l’autre publie. De loin en loin, on échange quelques messages sur l’application de messages privés de Facebook. Le week-end dernier, j’ai écrit dans ce beau journal un sujet consacré au retour au travail après un cancer. Lequel disait en substance que si dans nos contrées on est extrêmement efficace pour prendre en charge le cancer, on l’est beaucoup moins dans la suite, le retour à la vie quotidienne et au travail.

Là dessus, tu m’as envoyé un message, toujours via notre canal de communication préféré. Tu me disais que tu l’avais trouvé sympa ce dossier, que c’est vrai qu’on parlait beaucoup de la chimio, et beaucoup moins de tout ce qui s’ensuit – les traitements à long terme et leurs conséquences. On a échangé ainsi quelques minutes. Je te disais que le manque d’information me stupéfiait. Toi, tu m’as dit que tu avais été plutôt bien informée, mais que tant qu’on ne passe pas par là, on se dit que ça va aller. Et tu m’as raconté, dans les grandes lignes, ton après cancer à toi.

"Je voulais te présenter mes excuses pour ce silence, ce manque d’élégance et de maturité."
Cécile Berthaud

En attendant l’une de tes réponses, j’ai remonté le fil de nos conversations précédentes. Il n’y en a pas eu mille. Trois ou quatre, et la dernière remontait à 2015. Cette dernière discussion, je l’ai passée deux fois en revue. Parce que je n’en ai pas cru mes yeux. Au bout d’un moment, dans cette conversation, tu me disais que tu avais eu des problèmes de santé. Je te répondais que j’espérais qu’ils étaient derrière toi et j’enchaînais avec une petite blagounette. Et quelques heures plus tard, tu me précisais que tu avais eu un cancer, à moins de 40 ans, mais que bon, c’était sous contrôle. J’ai cherché mon phylactère de réponse. Il n’y en a pas. Je ne t’ai pas répondu. Ni quelques heures plus tard, ni quelques jours plus tard. Rien. Et je sais que je ne t’ai pas contactée par un autre moyen.

Devant ce miroir à l’hideux reflet, j’ai – tu penses bien – d’abord cherché à sauver ma face. J’ai dû être dérangée, je me suis dit que je te répondrai plus tard et puis, ainsi va la vie, j’ai oublié. Avec quelque effort, j’aurais pu m’arranger de cette version mensongère. Mais on n’oublie pas quand quelqu’un nous dit qu’il a ou a eu un cancer. Bien sûr que non. Quelle mouche m’avait piquée? Je ne fuis aucunement les personnes malades d’un cancer, je ne les imagine pas un instant contagieuses, je n’en ai pas une vision misérabiliste. Mais tu sais quoi, je crois que je ne savais pas quoi dire. Ou plutôt, je craignais de mal dire, d’être maladroite, d’être inadéquate. Et de peur de mal faire, je préfère ne pas faire. Le résultat, c’est que c’est à toi d’avoir la force de faire face à ce genre de silence. C’est le monde à l’envers. C’est comme demander "ça va?" à quelqu’un en traitement, j’ai toujours trouvé ça stupide. Mais c’est vital de demander de ses nouvelles. Jusqu’à ce qu’on me dise qu’il suffit de demander "comment tu te sens?".

Je voulais te présenter mes excuses pour ce silence, ce manque d’élégance et de maturité. Et je voulais te remercier d’avoir eu l’élégance, la maturité et l’empathie de reprendre le dialogue après cet épisode

Je t’embrasse,

Cécile

©Photo News

Lire également

Publicité
Publicité
Publicité
Publicité

Contenu sponsorisé

Partner content