chronique

Lettre à Hasna Al-Hariri

Cécile Berthaud

Madame Hasna Al-Hariri, c’est grâce à l’extraordinaire reportage d’Annick Cojean dans Le Monde que j’ai appris votre existence. Vous êtes Syrienne, vous avez 54 ans. Dans cette guerre civile, vous avez perdu trois fils, quatre gendres, quatre beaux-frères.

Votre mari a été assassiné en essayant de vous libérer de prison contre une grosse somme d’argent. Vous avez été emprisonnée trois fois, pendant de longs mois. Pendant vos détentions dans ces centres de "renseignement", vous avez été torturée. Vous avez été violée. Vous avez vu des femmes, de 55 ans, de 40 ans, de 25 ans se faire violer. Vous avez vu des adolescentes se faire violer. Vous avez vu des petites filles de 13 ans se faire violer. Vous avez vu une enfant de 13 ans se faire violer devant sa maman.

Vous avez aidé à la naissance de cinquante bébés. Vous avez vu mourir dix bébés. Vous avez vu mourir cinq mamans. Vous n’aviez aucun matériel pour ces accouchements, pas un drap, pas un essuie, pas un seul bout de tissu, pas même d’eau.

Vous avez vu une jeune femme qui avait ses règles. Pleine de sang. Vos geôliers lui ont jeté des rats. Les rats lui ont dévoré l’entrejambe. Elle est morte.

Vous dites: "Alors, qu’on ne me parle plus de l’ONU ni des droits de l’Homme! Ça n’existe pas! Le monde n’a rien fait pour nous. Le monde nous a laissés tomber. Nos filles entrent en prison, pures comme de l’argent. Elles en ressortent détruites et mortes-vivantes. Mais y a-t-il une seule voix forte, en Occident, qui se soit élevée pour les défendre et exiger leur libération? Citez-m’en seule une? Eh bien non."

Vous n’êtes plus en prison, grâce à un échange de prisonniers. Et vous tenez debout. Dans ces ruines de pierres, dans ces ruines de chair. Et vous tenez discours. Dans cette dévastation psychologique. Et vous tenez tête. À la menace d’assassinat si vous révélez tout ça. Si vous révélez que dans les prisons de Bachar el-Assad, le viol est une arme de guerre. Si vous révélez que dans les prisons de Bachar el-Assad, la torture sexuelle est systématique.

Vous témoignez avec votre nom, écrit noir sur blanc. C’est votre vie que vous mettez en jeu. Vous témoignez pour porter la voix de toutes ces femmes qui ne disent rien car en Syrie la culture fait qu’une femme violée déshonore toute la famille. Vous témoignez en tête de file de ces femmes qui ont eu le courage de dire, en se protégeant par l’anonymat, ce qu’elles ont subi. Leurs mots sont inscrits dans des rapports d’ONG, leurs mots s’évadent dans le documentaire de Manon Loizeau "Syrie, le cri étouffé". Il devait être diffusé jeudi dernier sur France 2, à 23h. Mais Johnny Hallyday est mort. Le cri est reporté à mardi, même heure. Un cri que ces femmes suppliciées savent vain. "On sait que les gens vont regarder le film et partir, dit une victime. Ils seront un peu troublés, puis ils vont vite oublier."

Je dois vous avouer, avec malaise, Madame, que j’ai reporté autant que faire se peut la lecture de votre témoignage. Et c’est indigne de vous qui n’aspirez plus qu’à ce qu’un tribunal international œuvre.

Que quelques-uns vous entendent, cette fois.

Cécile Berthaud

(Le témoignage dans son intégralité, accessible aux abonnés : "En Syrie, le viol était le maître mot", par Annick Cojean dans Le Monde du 5 décembre 2017.)

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