chronique

Lettre à Jean Rochefort

Très cher Monsieur le comédien,

Quelle béance depuis votre départ. C’est encore un peu d’élégance qui a quitté la Terre, nous laissant avec les rances et leurs errances. Vous n’avez rien raté en termes d’actualité, vous savez. Business as usual. Avec les inénarrables embrouilles du football. L’ex numéro 2 de la FIFA est de nouveau sous le coup d’une procédure pénale, avec le président du PSG, pour "l’octroi de droits média pour les Coupes du monde de football". On a eu la confirmation officielle, et en cascade, qu’au cinéma il faut coucher pour réussir. Enfin, quand on est une femme et qu’on veut faire un film produit par Harvey Weinstein. Enfin, pas qu’au cinéma puisque le directeur d’Amazon Studio a été éjecté après avoir été accusé de harcèlement sexuel. Comme d’hab’ aussi, la Grande-Bretagne joue au poker dans la série européenne Brexit, bien partie pour atteindre le record du nombre d’épisodes.

En Belgique – cela vous aurait plu la Belgique, non? Votre sens de la formule y aurait trouvé quantité de grains à moudre! –, l’automne tient ses promesses avec sa première grève nationale. Quand il n’y a plus de coquelicots, ici on sort les calicots. La production de rustines, pansements, fil à coudre et bout de ficelle se maintient bien grâce aux fissures, trous, et écroulements en puissance de nos chaussées, tunnels et viaducs. Par contre, vous avez raté l’installation de la toute première statue de Jacques Brel en Belgique. Ce n’est pourtant pas faute d’avoir été patient. Ca fait quasi quarante ans que le chanteur emblématique est mort. Dresser une statue ou construire un RER, en Belgique, on est au taquet.

Ce que vous ne ratez pas, c’est qu’ils nous ressortent le Tamagotchi. Pour célébrer les vingt ans du petit œuf dont il fallait s’occuper en permanence pour que le petit volatile affiché à l’écran ne crève pas. Ca, les Japonais de Bandai, ils sont au taquet, mais à côté de la taque. Ca fait belle lurette qu’on a tous notre petite bestiole à alimenter en permanence, notre doudou auquel on confie tout, notre miroir et notre usine à addiction. On a notre smartphone.

Bref, vous voyez, toujours les mêmes ritournelles grinçantes. Sauf que depuis lundi 9 octobre, toutes les laides choses paraissent encore plus laides sans l’éclat de votre sourire, sans la brillance de votre intelligence, sans la saveur de vos phrases bien troussées où vous disiez tout, et plus que tout, en 140 signes bien avant que ce ne soit un sport mondial. Vous nous laissez orphelins du bon côté des choses. Quand on voyait tous ces gens doryphores, on pouvait se dire "oui, mais il y a Jean Rochefort". À l’annonce de votre disparition, dans une unanimité qu’on ne connaît presque plus, chacun a partagé sa tristesse de vous voir nous quitter.

Je vous écris et c’est stupide, mais quand j’ai le blues qui déborde, je n’ose pas déranger les grands dieux qui ont déjà fort, fort à faire. Alors je cherche un peu de lumière… là où il y en a.

Merci pour cette belle image des Hommes que vous avez incarnée, et que vous nous laissez.

Cécile Berthaud

©Photo News

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