chronique

Lettre à Kathryn Bigelow

Cécile Berthaud

Madame la réalisatrice,

Tout de même, est-ce des manières? Votre 10e long-métrage, "Detroit", sort chez nous le 10 octobre et, ça ne rate pas, il est tout criblé de violence. Vous avez choisi de vous pencher sur les émeutes de 1967 à Détroit, parmi les pires de l’histoire des Etats-Unis. N’aviez-vous pas entendu les reproches après "Zero Dark Thirty", "Démineurs", "Point Break", "Aux frontières de l’aube"? Des vampires, des bandits, des militaires, des policiers, des traques, des attaques, des guerres: Madame, vous faites des films de mec. Et ça, ça a du mal à rentrer dans les petites cases des cerveaux en bleu et rose. Vous êtes rose et vous allez jouer dans le bleu. Dans lesdits cerveaux, ça fait une case violette qui jure avec le reste.

Soyez gentille, et faites des tutos cupcakes sur YouTube. Ou, si vous tenez absolument à traiter de la violence, concoctez une vidéo pédagogique pour les pitinenfants. Enfin, on ne peut pas vous empêcher de faire du cinéma, mais alors faites dans la comédie romantique – notez que Woody Allen occupe pas mal le terrain… Ou faites dans le conte de fée, genre "Pretty Woman" ou "Princesse malgré elle" comme Garry Marshall. Si vraiment vous voulez de l’action, mettez des femmes en cavale, c’est ce que Rob Marshall a fait dans "Chicago". Woody, Garry, Rob… A-t-on enquiquiné ces messieurs parce qu’ils faisaient dans le romantique, parce qu’ils allaient jouer dans la zone rose (pour ceux qui voient le monde en bleu et en rose)? Est-ce que votre ex-mari, James Cameron, qui a réalisé LE film romantique, "Titanic", a subi de tels persiflages?

Vous, vous en avez vu des vertes et des pas mûres. Et vous avez même un abonnement premium "Chienlit illimitée", dites. Car pour "Detroit", d’aucuns vous reprochent d’être une Blanche traitant d’une question noire. Eh oui… Donc récapitulons pour que nos petites cases soient bien en phase: une femme artiste doit faire des sujets dits roses; une femme blanche artiste doit faire des sujets dits blancs. Dans le champ des possibles, il reste votre nombril.

Quoique, attendez. Car en France, à la rentrée littéraire, vous savez ce qu’on a reproché aux auteurs? D’être trop tournés sur eux-mêmes, à parler dans leurs livres de leur ego, de leur vie, d’eux. Donc prendre les autres pour sujet, c’est traiter de ce qu’on ne connaît pas; se prendre pour sujet, c’est être imperméable au monde. Pas simple d’être un artiste. Et si jamais vous avez du succès, vous êtes un vendu, catalogué commercial. Et si vous êtes invendu, vous êtes catalogué raté.

Vous, vous êtes oscarisée, mais vous devez continuer de vous justifier. "Vous savez, j’ai deux yeux, je regarde le monde en trois dimensions, et dispose de toutes les teintes disponibles. Pourquoi serais-je donc incapable de filmer la violence? Et au nom de quelle étrange disposition de mon cerveau, liée à ma couleur de peau, serais-je incapable de comprendre les émeutes de Détroit […]?", faites-vous remarquer dans M Le magazine du Monde. Vous avez l’art de mettre les points sur les "i" de chienlit.

Best regards,

Cécile Berthaud

©REUTERS

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