chronique

Lettre à l'automobiliste gentil

Cécile Berthaud

Cher Monsieur,

Un matin d’hiver, ni beau ni moche, ni froid ni chaud, ni sec, ni pluvieux, aux allures de compromis entre un automne clément et un printemps piteux, un matin d’hiver très belge donc, nos destins se sont croisés. Je montais la côte de mon trajet domicile-travail en pédalant tranquillement. Non, je ne joue pas à Pantani dans ma côte à 7%. Je ne veux pas arriver au travail crevée, rouge et essoufflée, mais réveillée, vivifiée et tonique. C’est tout l’intérêt du vélo. Grâce à lui, j’arrive vite et de bonne humeur. La voiture en ville, moi, ça me tend. Alors que, hors habitacle, je suis plutôt polie, une fois dedans j’exècre la terre entière et je vitupère à la vitesse du clignoteur. Bref je déraille. Il est plus sain pour tout le monde que j’actionne le dérailleur. En plus, je mets des plombes à arriver. Et j’arrive avec du plomb dans l’aile et des pieds de plomb.

"Argh, keski veut çuilà", ai-je pensé (oui l’oxygène étant accaparé par l’effort musculaire, du coup, l’orthographe de mes pensées part en roue libre).

Je pédalais donc, Monsieur, le nez au vent, mais attentive à ce qui se passait autour de moi. Vous êtes arrivé derrière moi, sans hâte, vous m’avez dépassée, pour vous garer quelques mètres plus loin, sur la droite. Alors que j’arrivais peu à peu à votre hauteur, vous avez baissé votre vitre. "Argh, keski veut çuilà", ai-je pensé (oui l’oxygène étant accaparé par l’effort musculaire, du coup, l’orthographe de mes pensées part en roue libre). Et ma nuque s’est raidie, mes sourcils se sont arqués, l’adrénaline est montée en attendant de voir quelle bordée de reproches allait jaillir. Ce qui a jailli de votre fenêtre, c’est votre pouce en l’air. Et votre exclamation: "Bravo!" Mes yeux ont scruté les vôtres, à la recherche d’ironie ou de provocation. Mais votre regard et votre visage étaient francs. Et après cette seconde d’analyse, je vous ai souri en guise de remerciement. Et j’ai continué de grimper, petit braquet mais au taquet. Tout étonnée.

Ce n’est pas que les automobilistes soient tous et toutes des dragons, loin de là. En général, ils respectent le code de la route, et globalement je trouve qu’il y a un peu plus de courtoisie envers les cyclistes qu’envers les autres conducteurs. Mais comme en auto, à vélo on se coltine aussi les inconscients, les rois de la jungle et les carrément méchants. Ceux qui ont du mal à intégrer le fait que la route n’est pas faite pour que tu roules, mais pour que chacun roule. En voiture, en camionnette, en scooter, en poids lourd, en vélo, en bus, en tracteur, en tram, en tandem, en moto, en motor-home, en side-car, etc. On se les coltine, mais à vélo, l’emportement, la frousse et la montée d’adrénaline sont exponentiels car les dégâts en cas d’accrochage ou d’accident touchent directement le corps. Et, c’est peut-être un tantinet nombriliste, mais je tiens à ma clavicule, à mon fémur, à ma mâchoire, à mon épiderme, et même, quel toupet, à ma vie.

Voilà, ça me paraissait important de vous dire merci pour votre mot sympathique, pour votre encouragement et votre soutien.

Bien cordialement,

Cécile Berthaud

Lire plus de "Lettre à..." : www.lecho.be/dossier/lettre/

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