chronique

Lettre à la Stib

Cécile Berthaud

Chère société des transports en commun de Bruxelles,

Toi et moi, on a au compteur un fameux bout de chemin ensemble. Métro, tram, bus, Noctambus, T-bus. Du nord au sud, d’est en ouest, de la périphérie au centre. De jour, de nuit. Seule, en groupe. Pensive, attentive. Réjouie, exaspérée. Les yeux dans un livre, le regard au-delà de la vitre. Discuter avec une inconnue, m’emmurer dans mon smartphone. Maudire le chauffeur, louer le chauffeur. Aller quelque part, toujours. Autobus, terminus, abribus, parfois blocus, et en bonus, ici ou là, un olibrius ou un Stradivarius. Entre toi et moi, pas trop de cumulonimbus. Et là, tu fais ton diplodocus. Mais de quel gibus as-tu sorti cette mesure à deux balles, cette mesure d’épouvantail? Filer 500 euros (brut) de bonus à chacun de tes collaborateurs (sauf cadres) qui parviendra à ramener une femme dans tes rangs: tu parles d’une soluce!

Je sais que tu rames pour recruter des femmes. Je sais que tu as pris quelques initiatives pour sortir de ton "90% d’hommes - 10% de femmes". Je suis ravie que tu t’attelles à ce déséquilibre et je te soutiens à fond. D’autant que dans ton cas, il y a du boulot et que ça ne va pas se faire en deux temps, trois mouvements. Mais avec cette mesure des 500 euros de prime à la gonzesse, tu montres surtout que tu es aux abois, que tu veux des résultats rapides, que tu veux – coûte que coûte – atteindre ton objectif des 12,5% de femmes d’ici 2021. Et il va en coûter, oui. Aux femmes. On ne va pas se mentir, hein, ma Stib stupéfiante, il en coûte déjà beaucoup en énergie, en efforts, en force de caractère aux femmes qui s’engouffrent dans un milieu à 90% masculin. Et maintenant avec ta mesure, elles vont devoir s’intégrer en luttant en plus contre le fléau du "elle, c’est les 500 euros de Roger". Au lieu de mettre les femmes sur des rails, tu leur mets des bâtons dans les roues. Tu les délégitimes, tu leur flingues la crédibilité. Elles vont galérer dix fois plus.

Pis bon, honni soit qui mâle y pense, mais tes 500 euros, c’est donc une prime que touchera le mec qui fait embaucher une femme. Non pas la fille qui trouve le courage d’aller faire sa place dans ta très masculine structure.

Alors, tu vas me dire que les Stibiennes pourront "coopter" tout autant que les Stibiens. Oui, mais comme elles sont 10%, ça risque surtout d’être des hommes qui vont jouer des 500 euros. Tu vas me dire aussi que tu as prévu que la prime puisse être reversée à une association pour ceux, et celles, que le procédé gênent. Cool. Double B.A.: le gars, grand prince, sauve les femmes de l’inégalité et les orangs-outans de la déforestation.

Pis bon (bis), quel message pour les femmes tentées par la Stib: c’est tellement difficile chez nous, qu’on doit payer les gens pour inciter des femmes à postuler (et rester plus de six mois).

C’est la déprime en omnibus, ton truc. Un coup à s’en remettre à Bacchus.

Mon dépit et moi te saluons,

Cécile Berthaud

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