chronique

Lettre à ma fille

Cécile Berthaud

Ma pépite,

Avec ta toute petite poignée d’années, la vie du monde et ses secousses te passent bien au-dessus. Pendant que tu joues avec tes figurines, en faisant les murs du château fort avec les albums de Pénélope Bagieu, "Les Culottées", il y a une lame de fond qui fait surface et qui vient passablement rider la surface soi-disant lisse des sociétés occidentales. Vois-tu, ma pépite, même si ce mouvement vient d’un hashtag, #MeToo, il n’est pas un buzz. Ce mot-dièse carré comme un pavé ne vient pas troubler la mare. Ce mouvement vient des profondeurs et il va, peu à peu, redessiner les rivages.

Non, je ne m’emballe pas. Rien n’est fait, mais tout peut commencer parce que chacun et chacune prend conscience que le harcèlement et les agressions sexuelles envers les femmes font partie de notre fonctionnement social. Ce n’est pas qu’on trouvait cela normal, mais chacun, pour ses raisons, et chacune, pour d’autres raisons, avaient intégré ces pratiques comme un état de fait. "C’est comme ça", pensait-on entre fatalisme et individualisme.

C’est comme si un secret de famille venait d’être levé. Un secret dont tous avaient plus ou moins connaissance mais qu’on laissait sous la chape du silence. Certaines murées dans leur honte, dans leur peur, dans leur habitude. Certains aveuglés par l’habitude, la peur, les bénéfices qu’ils en tiraient indirectement et inconsciemment. Les bénéfices? Siffler le décolleté d’une collègue, ou de qui que ce soit, mimer un acte sexuel sur une collègue, c’est signifier qu’on peut se le permettre, que l’autre est moins puissante, moins respectable, qu’elle est inférieure. Et tant que cet état d’esprit persiste, il profite aux plus puissants. Actuellement, la gent masculine. Est-ce que ces hommes qui sifflent un décolleté sifflent celui de leur patronne? Est-ce que les hommes qui ont les mains baladeuses vont les promener sur les courbes irrésistibles de leur patronne? Non. Parce qu’ils ont trop à perdre: leur place. Et là, leurs prétendues pulsions, ils savent très bien les mettre de côté. Au cœur du harcèlement et des agressions sexuelles envers les femmes, se niche la volonté de manifester son pouvoir.

Ma pépite, je ne sais pas celle que tu seras, femme de pouvoir, femme d’action, femme politique, femme de théâtre, femme de ménage? Mais ce que j’espère ardemment, c’est que tu pourras l’être sans entraves. Ma génération, celle des #MeToo, a perdu tellement d’énergie, de confiance, d’envergure à cause de ces comportements qui la bridaient, l’empêchaient, lui nuisaient. Imagine le potentiel qu’il y a dans une génération #MeNot!

J’espère tellement que, quand je te lirai cette lettre, dans très longtemps parce que tu es bien trop petite aujourd’hui, tu ouvriras des yeux grands comme des soucoupes et tu me diras "Hein, quoi, ça a vraiment existé?" Et même si tu me rembarres d’un "Maman, tu radotes avec tes vieux machins périmés", je suis preneuse.

Que ta route soit pavée d’égalité, ma pépite.

Ta maman

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