chronique

Lettre à Mawda

Cécile Berthaud

Mawda, petite Mawda,

Mawda, Mawda, Mawda, Mawda, Mawda, Mawda, Mawda, Mawda, Mawda, Mawda, Mawda, Mawda, Mawda, Mawda, Mawda, Mawda.

Mawda, j’écris ton nom.

Ton nom de petite fille de deux ans.

La marque de ton existence.

Je ne savais pas que tu existais, je l’ai su en apprenant ta mort. Ta mort donnée par balle, tirée par un policier belge, en Belgique. La Belgique, tu ne sais pas ce que c’est. C’est un point sur la carte du monde. Un point final, pour toi. Et c’est le pays où j’habite, où je respire, où je vis. Avec mes enfants. On n’a absolument pas besoin d’avoir un enfant pour être transpercé par la révolte face à la mort d’un tout-petit. Il se trouve que j’ai une petite fille qui, à quelques mois près, a ton âge, qui, à quelques lettres près, a ton prénom. Alors forcément, l’identification est puissante.

La Belgique est un État de droit. C’est sa planche de salut, aujourd’hui, pour remettre de la dignité dans ce drame.

Quand j’ai appris ta mort, vendredi 18 mai, les informations sur les circonstances étaient encore partielles et nébuleuses. J’étais horrifiée de ta mort venant clore une course-poursuite entre la police belge et une camionnette de migrants dont tu faisais partie avec tes parents et ton frère. "Non, pas ça. Pas ça!", psalmodiait ma voix intérieure comme si ça pouvait conjurer le sort. Je m’interdisais toute accusation de coupable(s). Il fallait que lumière soit faite.

Et puis, un coin du voile s’est levé petit à petit. Dévoilant des lambeaux de laideur. Ce n’est pas que je m’attendais à du beau, non, mais au moins à du digne. La toute première communication du parquet inexacte, le fait que tes parents – ou l’un deux – n’aient pas pu t’accompagner dans l’ambulance, qu’ils soient logés et épaulés non pas par l’État belge mais par une association citoyenne, le manque de retenue de certains de nos représentants politiques (Jan Jambon, le ministre de l’Intérieur, qui affirme avant toute enquête que les policiers "ont fait leur travail"; Bart de Wever, le président de la N-VA qui dit: "Dans ce cas, aussi tragique que soit la mort d’un enfant, et un enfant est par nature innocent, il est permis de souligner la responsabilité des parents. Ne parler de ces gens qu’en termes de victimes, je trouve que ce n’est pas correct."), tout cela fait sourdre une colère noire, une envie d’accuser à tout va.

Mais je sais que la colère est mauvaise conseillère. Je voudrais tant, après ce désastre en cascade, qu’on reprenne le chemin de la dignité. Dans un texte empreint de nuances, François De Smet, directeur de Myria (le Centre fédéral migration), rappelle: "Sur le fond de l’affaire, la Belgique est un État de droit qui, avec ses qualités et ses défauts, reste d’un haut niveau de standards démocratiques, en particulier en matière d’indépendance de la justice et des organismes chargés de veiller aux droits fondamentaux. L’enquête est dans les mains d’un juge d’instruction et du Comité P. Il convient de leur laisser le temps et la sérénité nécessaires, malgré le caractère passionnel de l’affaire." La Belgique est un État de droit. C’est sa planche de salut, aujourd’hui, pour remettre de la dignité dans ce drame. Et, au-delà, pour se penser.

Personne n’a voulu te tuer, Mawda. Pourtant tu es morte. Petite luciole éteinte dans la nuit, si seulement on parvenait à faire de toi un phare dans notre brouillard.

J’écris ton nom.

Mawda.

Cécile Berthaud

©BELGA

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