chronique

Lettre à mes braqueurs

Cécile Berthaud

Dites, les crapulots, je l’ai mauvaise. Vraiment mauvaise...

Parce que l’autre jour, je m’offrais deux heures de "temps-pour-moi". Vous ne mesurez peut-être pas la préciosité du "temps-pour-moi". Vous en avez peut-être à ne plus savoir qu’en faire, du temps, vous. Perso, avec un boulot, deux enfants et tout le reste, le "temps-pour-moi" je vais le chercher avec les dents. Et là, je n’abusais pas, hein. J’allais juste chez ma coiffeuse. Mais pas d’enfants, pas de foyer, pas de tâches pendant deux heures, c’est quand même du tout bon.

Et alors que je me libère de mes lardonnets, je me coltine les mioches des autres! Trois pubères qui font irruption dans le salon de coiffure, alors que j’ai ma teinture sous cellophane sur la tête et que je suis en train de lire une interview de Raphaël Glucksmann. Vous êtes dégingandés, guignolesques au possible, mais votre meneur brandit une arme à feu. Alors, forcément, tout de suite ça calme. D’autant que vous êtes très nerveux. Vous voulez du blé. Alors on vous le donne. On ne va pas se fâcher pour cent balles. Et vous repartez en courant avec votre butin pas bien lourd en filant droit sur les caméras de surveillance du commerce un peu plus loin. Et vous vous faites choper. C’est quand même ballot, tant d’énergie pour un tel résultat…

Et alors que je me libère de mes lardonnets, je me coltine les mioches des autres! Trois pubères qui font irruption dans le salon de coiffure.

Un peu de repérage, un peu de préparation, s’organiser, respirer un grand coup avant de se lancer, stresser avant, pendant, après. Tout ça pour finir en IPPJ. Cela dit, vous en tirez peut-être fait d’armes, gloriole et légion d’honneur auprès de vos potes. "Fieu, si t’as pas fait un tour par la case prison, t’es pas un homme", qu’il vous a dit votre grand frère. Votre lecture du résultat de l’opération n’est peut-être pas la même que la mienne. Là où je vois débandade, si ça se fait vous voyez sarabande.

Médaille ou revers de la médaille, chacun regarde la face qu’il veut. En attendant, vous m’avez fait pétocher. Ca n’a pas duré longtemps. Pour ça, au moins, nos intérêts convergeaient. Heureusement. À partir du moment où j’ai compris ce qu’il se passait (il m’a fallu un peu de temps, il était intéressant Glucksmann), je n’ai voulu qu’une seule chose: que ça s’arrête. Que vous partiez. Que vous disparaissiez. De ma vue. De mon aire. De ma conception du réel. Et depuis, je pense à ceux qui ont été pris en otages, à ceux qui ont subi une séquestration, à tous ceux pour qui l’événement violent a duré. Des minutes. Des heures. À avoir peur, à ne pas savoir comment ça va finir, à n’avoir aucune prise.

Votre braquage à main armée m’aura rappelé qu’on se retrouve, parfois, dans des situations d’absolue vulnérabilité. On l’oublie dans notre quotidien d’assertivité, de confiance en soi, de combativité. Mais face à trois personnes qui te prennent au dépourvu, en appuyant leur argumentaire sur un flingue, tu es dépossédé de tes moyens. Alors oui, d’aucuns diront que j’aurais pu empoigner un sèche-cheveux, assommer un crapulot avec, étrangler un autre avec le cordon, et ligoter le troisième. Oui, oui, c’est joli les films de super-héros. D’autres diront qu’il faut armer les coiffeuses. Oui, oui, action/réaction à la Trump. Un coup à être coiffé avec un pétard.

Sur ce, je vous souhaite de vous professionnaliser. Pas dans le crime. Votre conseiller d’orientation pourra vous expliquer qu’il existe plein de métiers.

Cécile Berthaud

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