chronique

Lettre à mon patron

Cécile Berthaud

Cher mon patron,

Ces quelques mots pour te dire que je m’en vais. Je pars en vacances. Quand tu liras ces lignes, je serai dans une maison de campagne, dans un village assoupi. Pour ce qui est des sursauts du monde, ma seule source d’information sera la boulangère.

Adieu veaux vautrés, vaches avachies, cochons importunant. Bonjour veaux, vaches, cochons, voisin qui bêche son potager engoncé dans ses bottes et son slip (oui, je suis exhaustive dans la description). Pendant huit jours, je vais me délasser, me prélasser, me laisser aller sans me lasser. Je vais respirer, boire, manger, dormir. Je vais m’abandonner en scrutant le remue-ménage des fourmis. Et pendant dix minutes, il n’y aura rien de plus important au monde que de savoir si la fourmi Aglanaëlle (oui, je lui donne un p’tit nom) va abandonner ou non sa miette de croissant 150 fois plus grosse qu’elle. Et j’en viendrai alors à de magnifiques considérations sur la force de la volonté, la valeur de la persévérance. Et je me dirai, "souviens-toi, fille, de cette fourmi quand tu seras en train de remplir ta fiche d’impôts." Je patienterai aussi, les yeux rivés sur le scarabée qui avance, comme encombré de sa propre carapace. Et alors me sautera aux yeux l’importance de la bonne adéquation entre l’équipement et l’objectif. Je suivrai du regard le ballet des hirondelles. J’admirerai leur vol vif et leur façon de construire des nids en terre comme les écolos du Larzac font leurs maisons. Et puis, je me poserai la question d’une vie entre deux ports d’attache, six mois au Sud, six mois au Nord.

Je pars en vacances. Pour ce qui est des sursauts du monde, ma seule source d’information sera la boulangère.

Et à ce moment, en général, je me fais réveiller par l’un de mes mômes qui s’est râpé le genou sur une pierre (ils n’ont pas l’habitude: la nature qu’ils connaissent, c’est le parc et ses allées-à suivre-que-c’est-interdit-de-marcher-sur-la-pelouse et les copeaux de bois qui tapissent la plaine de jeux parce que ça salit pas les vêtements comme le fait le vilain combo terre + herbe). Et en soignant le bobo, va remonter cette lancinante interrogation: est-ce que ça a un sens de vivre et d’élever des enfants sur du bitume; de vivre dans une rue aux immeubles agglutinés; dans un appart’ au 3e étage? Y a-t-il du sens à élever des enfants hors-sol?

Voilà, à chaque fois c’est pareil, la campagne me fait un effet bœuf (ah ah ah, tu vois patron, j’avais vraiment besoin de vacances). Et si on y engraisse le bétail, moi, ça me fait digresser car, à la base, je voulais juste t’envoyer une carte postale. Tout comme, à la base, je partais en vacances juste pour me vider la tête, pas pour la remplir de questionnements existentiels. Limite, parfois je me dis que je ferais mieux de ne pas partir et de garder la tête dans le guidon. Mais tu n’es peut-être pas la personne à qui je devrais dire ça, en fait.

À lundi, bon pied, bon œil.

Cécile Berthaud

Lire également

Contenu sponsorisé

Partner content