chronique

Lettre à Saul Luciano Lliuya

Monsieur l’agriculteur, alors qu’on entre dans cette période fantasmagorique, toute truffée de fables qui sentent bon le feu de cheminée, vous nous offrez, à nous adultes, un conte stupéfiant. Une adaptation des temps modernes du combat de David contre Goliath.

Depuis les Andes de votre Pérou natal vous avez décidé d’attaquer en justice le géant allemand de l’énergie, RWE, propriétaire du plus grand parc de centrales à charbon d’Europe. Il n’a pourtant pas de centrale près de chez vous. Mais vous estimez que la firme, en tant qu’un des plus gros émetteurs de CO2 du monde, doit prendre ses responsabilités quant aux dégâts causés par le réchauffement climatique. En fondant, les glaciers qui surplombent Huaraz alimentent des lacs qui menacent d’engloutir cultures et habitations. Et vous réclamez donc à RWE de participer au financement des travaux de sécurisation de cette ville de 130.000 habitants.

Et tandis qu’on regardait tous cette bravade d’un œil dubitatif, le sourcil haut levé, voilà que – comme dans toute bonne histoire – un rebondissement inattendu survient: la justice allemande a déclaré votre requête recevable. Elle va donc se pencher dessus et l’examiner. Ce qui, en soi, est énorme puisque cela entrebâille la porte d’une justice climatique mondiale.

On a donc là, grâce à vous, l’histoire incroyable d’un petit paysan et guide de haute montagne qui va chercher querelle à un énorme conglomérat extracteur de charbon. Ne prenez pas mal le "petit", je parle en termes de ressources financières et puissance défensive.

C’est fascinant. Vous n’avez pas peur d’aller au charbon, d’aller tisonner cet ogre aux dents noires, pas peur de morfler, houille, houille, houille, d’être sali à coups d’adjectifs sombres et anthracites. Vous ne semblez même pas être sur des charbons ardents. Vous savez que "le chemin est encore long".

Du coup, du statut de gentil cinglé vous passez à symbole de la bravoure; de paysan inconnu à héraut de la cause environnementaliste. Le revirement est spectaculaire. Et nous en sommes friands de ces situations stupéfiantes, nous, spectateurs de la vie du monde. C’est ce qui nous fait vibrer aussi intensément dans les matches, les compétitions, les élections quand ce n’est même pas le challenger qui sort des fourrés, mais celui que l’on n’attendait pas, qu’on connaissait à peine. C’est l’équipe de football islandaise au dernier Euro, c’est l’équipier cycliste, le porteur d’eau qui gagne une étape du Tour de France, c’est Hamon qui gagne la primaire socialiste ou Macron qui devient présidentiable. Et c’est ce qui nous fascine dans toutes ces émissions de télé-crochets.

Vous avez vos partisans et vos détracteurs, vous êtes le héros insoupçonné qui a gagné une première manche, l’ogre maugrée et fait ses muscles. Il y a toute une puissance symbolique. Cette histoire-là a tous les composants qu’il faut et des ressorts couleur braise. Elle risque d’être longue. Mais ça tombe bien, aujourd’hui on succombe aux séries.

Avec mes salutations ébahies,

Cécile Berthaud

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