chronique

Lettre à Zinedine Zidane

Cécile Berthaud

Cher Zizou,

A bien y regarder, il me semble que plus personne ne vous appelle ainsi. Le p’tit surnom, ça va à un joueur, un joueur adoré, que tout le monde s’approprie. Mais ça ne sied plus à un entraîneur qui endosse de lourdes responsabilités ostensiblement marquées par le costume deux pièces du décisionnaire. Zizou, c’est complètement daté. Mais que voulez-vous, vous collez à mes 18 ans – complètement datés, eux aussi. 1998, la Coupe du monde, l’euphorie, l’ahurissement. Le mythe chéri du gamin des cités qui devient un dieu sur terre, qui offre à la France, aigrie et geignarde, un morceau de gloire comme il y en a peu, de la joie, de la fierté, de la confiance, du rassemblement sous la bannière – chantée à pleins poumons – du "Tous ensemble, tous ensemble!".

Vous êtes devenu, à la fin du siècle dernier, une poupée, un totem, un gri-gri, une boule de cristal qui annonçait un avenir rayonnant. Un objet. Et vous, vous ne cessez d’échapper à cette condition. C’est fascinant.

Hou la la, il faut que j’arrête là. Je sens poindre cette sensation friable, cette douceur rugueuse de la nostalgie. Or la nostalgie, c’est comme la pelouse du Heysel 300 jours par an: un terrain glissant. Je me secoue les souvenirs pastels pour revenir à l’aujourd’hui aux couleurs vives, ascendant criard, promis Ziz… Ah zut, pardon. Monsieur Zidane. Je suis sincèrement désolée, ça m’échappe. Et pourtant – vous ne le voyez pas – mais je fais déjà des efforts surhumains pour ne pas vous tutoyer. Je le sais, je le sais, misère!, que c’est ridicule et stupide de s’approprier ainsi un individu, d’en faire un bien – commun ou pas, une chose – familière et pleine à ras bord de nos projections. Votre statut vous a donné une stature qui vous a transformé en statue. Et vous êtes devenu, à la fin du siècle dernier, une poupée, un totem, un gri-gri, une boule de cristal qui annonçait un avenir rayonnant. Un objet.

©REUTERS

Et vous, vous ne cessez d’échapper à cette condition. C’est fascinant. Extraordinaire. D’un coup de boule vous avez fait exploser cette statue d’homme serein, impassible, de force tranquille au-dessus du lot, de divinité; et, du même geste, ramené le sang dans vos veines, l’être humain dans votre corps déifié. C’était déjà absolument sidérant, impensable, inattendu. Mythique. Cela a inspiré tout le monde, du commentateur du dimanche aux artistes. Jean-Philippe Toussaint a fait un geste littéraire de votre geste nucléaire, aussi furtif l’un que l’autre. Adel Abdessemed en a fait une sculpture de bronze. Et la liste est longue comme une séance de tirs au but.

Et aujourd’hui, sobre entraîneur multi décoré du Real Madrid, encore une fois sans signes annonciateurs, laissant le monde entier ahuri et estomaqué, aujourd’hui, nouveau coup de tête. Après trois saisons, en plein succès, alors que votre contrat courait jusqu’en 2020, à 45 ans, vous dites "j’arrête d’entraîner le Real". Voilà. Comme d’hab on essaie de vous arracher deux mots sur le pourquoi. Comme d’hab, vous répondez, sans que ça nous éclaire véritablement. Vous nous glissez encore des doigts, vous vous échappez de votre condition, de votre destin, de ce qui est écrit par les autres.

Personne, jamais, ne pourra écrire votre biographie. Un roman, oui. Parce que vous êtes un personnage qui cherche à être homme. Quand tout le monde court après l’inverse.

A votre transcendance,

Cécile Berthaud

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