chronique

Lettre aux aficionados de la détox

Cécile Berthaud

Pitié, pitié, pitié! Pi-tiééé! Chers mes congénères de tous les ici et de tous les ailleurs, comment vous le dire avec élégance? En un mot et à grand renfort d’euphémisme: chut! En une phrase et en grand confort de sadisme: prononcez encore une fois ce mot "détox" et je prends votre poignée de pousses de soja du jour, je la jette dans une vieille poêle chauffée à blanc (sans matière grasse, promis) et je fais cramer votre gueuleton du jour sous les yeux effarés de votre ventre gargouillant.

Aaaah la vache, que c’est bon de le dire tout haut. Pardon, pardon, ce n’est pas très policé cet emportement rageur, mais j’avais ça en travers de la gorge, je le ruminais, ça me pourrissait mon moi intérieur, toutes ces substances toxiques avaient besoin d’être évacuées. C’est fait et je me sens beaucoup plus détendue de l’anxioticine, de la nervositicine et du raslebolocine.

T’as même pas encore fini de digérer la mignardise qui accompagnait ton café, qu’il te chope, tout vasouillard que tu es, pour t’agripper fermement la mauvaise conscience.

Parce que, vous savez, je n’en peux plus. Depuis une semaine, on me gave comme une oie de slogans "détox". Et le massage détox au spa, et le menu détox au resto, et le jus détox au bar, et la promo sur la cure détox de, au choix, une semaine, trois jours, un jour, et le pack de repas détox pour une semaine avec sa magnifique photo de pousses d’épinards, de lamelles de carottes, de quatuor de mange-tout, d’amandes effilées et de quartiers de citron (bien sûr) dans des barquettes en plastique. Ca envoie du rêve, hein.

Le marketing, dans toute sa talentueuse perversité, te vend des trucs brillants et glamour tout le mois de décembre. Des téléphones ultra incroyables, des montres en dentelle de joaillerie, du champagne qui te donne la gestuelle d’une star de cinéma, du saumon fumé au bois de hêtre récupéré d’un coffre au trésor englouti par un naufrage qu’il n’y a que tes convives et toi qui allez en manger dans tout l’univers. En décembre, consommateur, tu mérites le mieux, le plus, l’indéfinissable, le somptueux, les ors et le velours. Et puis, ce chien de marketing te cueille juste après les agapes. T’as même pas encore fini de digérer la mignardise qui accompagnait ton café, qu’il te chope, tout vasouillard que tu es, pour t’agripper fermement la mauvaise conscience. Il ne te susurre plus à l’oreille, non, là le marketing te crie en pleine face: eh, t’as vu comment tu t’es bâfré, vautré dans la goinfrerie, comment tu t’es roulé dans le trop-plein, comment tu as bu à tous les degrés, goûté à toutes les calories? Stop! Tu veux être un homme, une femme qui se maîtrise, qui sait se reprendre, qui a de l’allure, qui a une dignité. Alors coco, cocotte, après la murge, la purge. Dans notre biotifoul langage, ces temps-ci on appelle ça détox.

Après s’être fait tout beaux pour les fêtes, faut qu’on se fasse tout propre de l’intérieur. Qu’on se purifie de nos ignobles comportements. Et le marketing nous tend la main pour nous sortir de la dépravation. Dès fois qu’on serait assez obtus pour ne pas saisir les haut-le-cœur qui nous prennent dès qu’on ouvre la porte du frigo ces jours-ci et qui nous disent juste "eh, mollo maintenant".

Mais les vendeurs de détox ont raison: l’intox est partout.

À votre santé,

Cécile Berthaud

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