chronique

Lettre aux blagueurs

Cécile Berthaud

Chers et chères,

Blagueurs de tout poil, blagueuses à tout crin, vous qui feriez se poiler de rire une poêle à frire, vous dont la grande crainte serait de vivre en complainte, ce dimanche, ce 1er avril c’est votre jour. Maestros de la blagounette, de la blague pas nette, de la blague potache, de la blague trop trash, de la blague à deux balles, de la blague qui régale, des blagues de Toto, des blagues à gogo, des blagues premier degré, des blagues second degré, et des blagues second degré parce que, précisément, elles sont premier degré, mes hommages.

C’est tous les jours qu’on croit voir le poisson d’avril goûtu nageant dans le poison du fil d’actu.

Oui, vraiment, veuillez agréer l’expression de ma profonde considération. Parce que, bon sang, les temps sont durs pour vous. Le 1er avril, c’était le jour où vous pouviez donner toute la mesure de votre art, où vous lâchiez votre canular le plus abouti, peaufiné pendant des mois, inimaginable, passablement culotté, tanguant entre l’étranglement de rire et celui de stupeur. Mais aujourd’hui c’est tous les jours le 1er avril. Tous les jours, c’est le festival des fake news, des photos modifiées et des vidéos détournées. Le canular n’est plus seulement un jeu de garnements, à l’esprit bon enfant, mais aussi un jeu de gouvernements à l’esprit endoctrinant. Ce n’est pas neuf, mais ça prend méchamment de la vitesse.

Mais dans le secteur de la blague – pas toujours drôle, d’ailleurs – une concurrente de plus en plus costaude taille des croupières aux autres: c’est la réalité, elle-même. Une concurrente qui bénéficie de l’arrivée dans son équipe du tonitruant Donald Trump et de ses faits, gestes et déclarations stupéfiantes. Quand il ne vire pas l’un ou l’autre de ses hauts sbires (quatre, rien que ce dernier mois), il insulte – villes, pays ou dirigeants tout y passe, ou fait des propositions tendant vers l’humour noir (armons les profs pour lutter contre les fusillades dans les écoles).

Au final, on passe de plus en plus de temps à démêler la fiction de la réalité. C’est tous les jours qu’on croit voir le poisson d’avril goûtu nageant dans le poison du fil d’actu. Et même pour les caricaturistes, cartoonistes, et les humoristes professionnels les temps sont durs puisque la réalité leur fait une déloyale concurrence.

Avec tout ça, on en viendrait à chérir ces blagues au ras des pâquerettes qu’on trouve dans certains journaux et magazines: cet endroit délimité, à part du reste, cette zone de sécurité absolue où l’on est certain que, là, on va être face à une blague, rien d’autre. Un peu nulle, mais assurément blague.

Reines et rois de la bonne blague, de la vraie blague, badine, gratuite et honnête (en opposition à la fausse blague, celle de la réalité travestie en blague), ne lâchez rien!

Cécile Berthaud

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