chronique

Lettre aux manchots

Cécile Berthaud

"Vous allez crever. On va vous laisser crever. Votre banquise, là, l’Antarctique, elle fond. Elle fond comme le gros glaçon du mojito que je sirote dans mon bar climatisé."

Ave les empereurs,

Je vous salue avant que vous ne creviez tous. Ce n’est pas qu’on ne vous aime pas, bien au contraire! Vos lignes pures, comme dessinées, régalent l’œil. Blancheur éclatante, noir luisant, rehaussés de petites touches en dégradé de jaunes, c’est d’un goût exquis. Ca fait de superbes photos dans National Geographic. On a-do-re. Et puis vos poussins sont troooop mignons, de petites boules de duvet gris parfaites pour faire des Gifs "so cute" sur les réseaux. Vous êtes aussi à la pointe de la technologie thermique et aérodynamique, on en reste pantois. Enfin, ce partage des tâches rigoureusement égalitaire pour l’intendance familiale (couver, nourrir, élever, protéger bébé manchot empereur), c’est le – enfin l’un des – Graal de tous et toutes les féministes.

Pis vous êtes majestueux et gauches et rigolos. En file indienne, en "tortue" (à la façon des légionnaires romains dans Astérix et Obélix), en couple penché sur poussinet. Et la banquise, en arrière-plan, ça nous fait rêver! (Surtout quand on est à Méribel en février avec 30 centimètres de neige à tout casser, hein.)

Oh mais comme vous êtes beaux, comme on aime vous voir.

Mais vous allez crever. On va vous laisser crever. Votre banquise, là, l’Antarctique, elle fond. Elle fond comme le gros glaçon du mojito que je sirote dans mon bar climatisé. Et alors, ce qu’on a appris dans la revue Nature cette semaine, c’est que depuis cinq ans votre glace fond quasi trois fois plus vite qu’avant. Ce qui participe activement à faire monter le niveau des océans. Votre habitat va disparaître, votre climat et votre bouffe aussi. Vous allez crever. On vous aime bien. Mais on s’en contrefout comme de notre première couche-culotte aux billes de gel absorbant.

Votre habitat va disparaître, votre climat et votre bouffe aussi. Vous allez crever. On vous aime bien. Mais on s'en contrefout comme de notre première couche-culotte au billes de gel absorbant.

Et en Belgique (c’est un petit pays d’Europe qui donne sur la mer du Nord), on n’est pas les derniers pour s’en cogner. Enfin, c’est pas qu’on n’en a tout à fait rien à faire, mais changer les habitudes, changer de cap, changer les lois, réorienter les investissements, c’est non. On a de quoi manger, on respire, on a une économie qui, cahin-caha, tourne, on ne va pas changer, ça va pas, non! La Belgique est entourée de pays qui plaident pour une plus grande ambition climatique européenne, mais la Belgique a choisi le groupe des pays qui refusent de relever l’objectif d’énergies renouvelables dans le mix énergétique. Les Belges sont les plus braves, ils n’ont peur de rien. Pas même de la montée des eaux (entre autres réjouissances).

La Belgique est entourée de pays qui plaident pour une plus grande ambition climatique européenne, mais la Belgique a choisi le groupe des pays qui refusent de relever l’objectif d’énergies renouvelables dans le mix énergétique.

Remarquez, ne le prenez pas trop mal. Même quand il s’agit directement de leur santé, les Belges ne se bougent pas trop le train. Dans la lutte contre les particules fines qui pourrissent notre air, on est les derniers de l’UE.

L’air est tellement pollué que, vous voyez, ça m’attaque le neurone. Voilà que j’adresse ma lettre à des oiseaux… Je vais la confier à nos politiques. Vous êtes de la même famille, non? Empereurs manchots et manchots empereurs.

Je vous souhaite, à tout le moins, que votre agonie soit lente et douce. D’ici là, carpe diem!

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