chronique

Lettre aux rameurs de l'Arctique

Cécile Berthaud

Messieurs les explorateurs de l’Arctique,

Il n’est point dans mes aptitudes de pouvoir vous comprendre. J’ai même été toquer à la porte de mon intelligence émotionnelle pour tirer mon empathie de sa couette. Rien n’y a fait, elle a ouvert une demi-paupière et quand elle a vu le tableau, s’est remise à roupiller aussitôt. Quel tableau, aussi, les gars! Vous êtes partis à six sur une barque de neuf mètres de long. Pour? Ramer. Et en rythme, s’il vous plaît, matelots! Une heure et demie je rame, une heure et demie je me case quelque part sur la coquille de noix, une heure et demie je rame, etc., etc., douze heures par jour. Intimité: minimum. Froid et humidité: maximum. Et à peu de chose près, tomber à l’eau, c’est s’offrir l’océan Arctique comme linceul. Alors, je suis peut-être méchamment rabat-joie, mais je ne vois pas le fun, l’éclate, le truc de ouf à faire ça. Pendant six semaines. En été. Qui plus est.

Vous êtes depuis des jours coincés sur une île à attendre un bateau passant dans le coin - et il y en a encore moins que des bus des TEC un dimanche…

En faisant un petit effort, je distingue bien ce qui a pu vous motiver: le challenge. Faire quelque chose d’exceptionnel, vous dépasser, inscrire vos noms dans le marbre de l’histoire, réaliser ce que personne n’a jamais fait. Comme vous le dites sur votre site, "4.469 personnes ont gravi l’Everest… 536 personnes ont voyagé dans l’espace… Personne n’avait encore ramé jusqu’à un point aussi loin au Nord."

La soif d’exploit vous a amené à concrétiser 11 records sur les 12 que vous ambitionniez. Des problèmes techniques vous ayant contraints à abandonner la deuxième partie de votre projet. Et vous êtes depuis des jours coincés sur une île à attendre un bateau passant dans le coin – et il y en a encore moins que des bus des TEC un dimanche…

Du coup, vous avez le temps de communiquer. C’est l’avantage d’être des Robinson Crusoé du XXIe siècle. On a ainsi pu voir Alex Gregory, le double champion olympique d’aviron, dans une vidéo. Il était sur une plage jonchée d’os de baleines. Une image absolument extraordinaire. Il expliquait que vous aviez été recueillis par des militaires norvégiens, il y a une base sur cette île, ils sont 18 à y vivre (ils doivent bien s’amuser, eux aussi…). Le visage marqué, il concluait sa vidéo en disant qu’il n’avait pas l’intention de réitérer l’expérience de sitôt.

Mais Monsieur Gregory, comment même avez-vous pu songer à vous mettre dans pareille galère, même une seule fois? Battre des records, d’accord. Mais il y a plus cool comme record. Voyez, cet été, on a été des millions à tenter de battre le record de la plus longue sieste du monde. On a moins de choses à raconter, j’en conviens. Mais on a meilleure mine.

Vous avez beau être épuisés, vous le sentez le ton sarcastique de cette lettre, le ton de ceux qui n’ont pas la force de vivre leurs rêves. Mais la lumière s’est allumée dans mon cerveau engourdi par les siestes estivales. C’est vous qui avez tout compris: six semaines de galère, le reste du temps à la préparer et à s’en remettre. Tandis que nous, la foule des siesteurs, on la commence juste notre galère. Une galère de dix mois où l’exploit c’est d’arriver à l’heure aux rendez-vous, de faire prendre une douche aux gosses et de penser à nourrir le chat.

Vous, vous avez tout compris. Assurément, vous êtes des pionniers.

Recevez, Messieurs, mes hommages.

Cécile Berthaud

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