interview

Guy Quaden: "Ces années restent parmi les meilleures de ma vie"

©Thierry du Bois

Mai 68. Une contestation à Nanterre et ensuite à la Sorbonne. Des pavés qui volent dans les rues de Paris. Et un mouvement qui se propage en Belgique. Retour sur cette période chahutée.

Mai 68, cinquante ans après… Nous aurions aimé réunir deux leaders étudiants de l’époque: Daniel Cohn-Bendit du côté français et Guy Quaden du côté belge. Mais Daniel Cohn-Bendit a refusé notre invitation: il ne veut plus parler de Mai 68! Il en a trop parlé et ne veut plus radoter comme un ancien combattant. Pour L’Echo, l’ancien gouverneur de la Banque nationale de Belgique (BNB) accepte d’en parler (pour la dernière fois peut-être…). Il avait 22 ans à l’époque.

Daniel Cohn-Bendit refuse d’encore parler de 1968. Vous comprenez sa position?

Oui, d’autant qu’il est beaucoup plus sollicité que moi. Je n’ai nulle envie de jouer les anciens combattants. Mais refuser de parler de cette époque pourrait donner à penser à certains que je serais gêné de ce que j’ai été… et à d’autres de ce que je suis devenu. Ce qui n’est absolument pas le cas.

©doc

Vous avez été un des leaders de Mai 1968 à Liège.

Oui. Mais c’est dès mon entrée à l’université en 1963 que j’ai été actif dans le mouvement étudiant dont je suis devenu président en 1967. Mai 68, ce fut un mois d’extrême cristallisation en France. Mais le mouvement de contestation de la jeunesse – ou du moins d’une partie d’entre elle – a été international, a commencé quelques années avant 68 et s’est poursuivi quelque temps après.

Comment expliquez-vous ce mouvement?

Il y a eu l’arrivée soudaine d’une jeunesse beaucoup plus nombreuse (les baby boomers) qui se sentait à l’étroit, non seulement à l’université, mais aussi dans des sociétés encore fort hiérarchisées et très puritaines. Et il y avait le contexte international marqué par la décolonisation et une large opposition à l’intervention américaine au Vietnam. Il y a quelques années, à Francfort, lors d’un dîner informel à la BCE, nous nous sommes aperçus qu’une grande majorité des gouverneurs de ma génération avaient marché contre la guerre au Vietnam. Et, à Liège, Jean Gol, de quelques années mon aîné, a été l’un des plus ardents dans cette lutte.

Le Mai 68 belge

En mai 68, étiez-vous concerné par les remous à l’ULB?

Les Liégeois ont toujours eu les yeux tournés vers Paris plutôt que vers Bruxelles (rires). Je n’ai pas été à l’ULB mais à la Sorbonne. J’ai passé avec des amis quelques jours à Paris dans les rues et surtout dans les auditoires du Quartier latin où se tenaient des débats infinis, mais pas sur les barricades…

"J’ai été un étudiant contesta-taire, pas un guérillero."
Guy quaden

Vous avez croisé Cohn-Bendit à cette époque?

Non, mais j’étais dans la cour de la Sorbonne lorsqu’a été annoncé son retour d’Allemagne où il avait été renvoyé. Je l’ai rencontré bien plus tard. Deux fois. Dans un avion vers Francfort, ville dont il a été adjoint au maire, et où je me rendais à une réunion de la BCE, dont il m’a vanté l’indépendance. Sur ce point il est plus Allemand que Français. Puis quelques années plus tard, un soir dans les salons du Standard de Liège où nous avions été l’un et l’autre invités à parler football, notre passion commune. En foot, c’est un grand supporter des Bleus et pas de la Mannschaft…

À Liège, ce fut surtout l’année universitaire 68-69 qui fut agitée…

Oui. Le détonateur a été, à l’automne 68, le refus du recteur de l’époque – un autocrate qui se prenait pour de Gaulle sans en avoir le génie et le charisme – de laisser les représentants des étudiants s’exprimer à la rentrée académique. Du coup, l’Union générale des étudiants a organisé une "contre-rentrée académique" devant le bâtiment de l’université, avec comme orateurs invités un des animateurs du Mai parisien, le président de l’UNEF Jacques Sauvageot (décédé récemment, NDLR) et moi-même. La place du Vingt Août était bondée, trois mille étudiants présents, du jamais vu. Le reste de l’année universitaire a été marqué par d’autres meetings, des grèves épisodiques, l’occupation permanente de la salle académique pendant plusieurs jours suite à une autre bévue du recteur qui jetait les étudiants indifférents dans les bras des contestataires. Quelques pavés ont bien été alors déterrés de la place du Vingt Août, mais pas utilisés comme projectiles.

Le 13 mai 1968, une conférence de Mélina Mercouri, chanteuse et femme politique grecque, déclenche le "Mouvement du 13 mai". Des étudiants occupent l’auditoire Janson. ©Photo News

Il n’y a jamais eu de violence?

Non, d’autant plus que, malgré les appels du recteur, le bourgmestre libéral de Liège, Maurice Destenay, a toujours refusé d’envoyer ses policiers contre les étudiants.

Quelles étaient les revendications des étudiants?

On ne peut pas dire qu’il y avait un programme précis. Il me semble qu’à Liège comme à Paris, les étudiants contestataires ne cherchaient pas à prendre le pouvoir, même pas à l’université. Ce qu’ils voulaient, c’était prendre la parole!

En septembre 1969, vous avez poursuivi vos études à la Sorbonne. Était-ce pour vous rapprocher du foyer de la contestation?

Pas vraiment. D’autant que le mouvement s’est étiolé ou parfois dévoyé, alors que je n’ai jamais rien eu à voir avec les groupuscules de l’ultra-gauche. Je préparais un doctorat en sciences économiques et j’avais décroché une bourse franco-belge.

Une bagarre éclate pendant les protestations étudiantes de Mai 68 à l’ULB. ©Photo News

Que pensez-vous des slogans de l’époque: il est interdit d’interdire; jouir sans entraves; sous les pavés la plage…

Il y a eu une grande efflorescence artistique en 68. Les affiches notamment. Ces slogans, je les vois sous un aspect poétique plutôt que politique. Aujourd’hui, on dirait il est interdit d’interdire… d’interdire; c’est plus sage mais moins joli. Il était souhaitable de jouir un peu plus qu’on nous le permettait à l’époque – même si nous avions pris un peu les devants… – mais évidemment pas sans entraves.

Étudiant rebelle en 1968, gouverneur de la Banque nationale 30 ans après, voilà une fameuse évolution…

Vous êtes aimable d’employer ce mot. Quelques anciens soixante-huitards demeurés figés sur cette époque parleraient peut-être de trahison… Mais il ne faut pas exagérer. J’ai été un étudiant contestataire mais jamais un guérillero, ni même un membre d’une ligue trotskyste ou d’un groupe maoïste. Je ne suis pas devenu un homme de droite comme certains mais, depuis quarante ans, un social-démocrate. Je suis devenu un banquier, mais pas au service du grand capital, un banquier central au service de l’ensemble de la nation, selon l’intitulé même de l’institution.

Une assemblée de 2.000 académiques propose une réforme du Conseil d’administration le 24 mai, dans un auditoire Janson encore occupé. ©Photo News

Un nouveau Mai 68 est-il concevable aujourd’hui?

L’histoire repasse rarement les plats. Et les époques sont fort différentes. Il est difficile pour les jeunes d’aujourd’hui d’imaginer qu’il y a 50 ans, la mixité était prohibée dans les résidences d’étudiants, les films où l’on apercevait le bout d’un sein interdits aux moins de 18 ans, l’avortement puni de prison, que les homosexuels devaient se cacher. En même temps, à l’époque, il n’y avait pratiquement pas de problème d’emploi. La société d’aujourd’hui est moins coincée, mais elle est aussi plus rude pour les jeunes avec pour beaucoup la crainte du chômage, sans parler des menaces terroristes.

En définitive, comment jugez-vous la fin des années 60?

Un tract de Jacques Sauvageot et Guy Quaden pour l’organisation, sur la place du Vingt-Août à Liège, d’une contre-rentrée académique en octobre. ©ulg

Ce furent des années d’une grande effervescence. Il y a eu beaucoup de naïveté. On pensait venir en aide à la classe ouvrière et au Tiers-monde. Des exagérations bien sûr, mais la plupart du temps purement verbales. De l’ambiguïté aussi: le langage de l’époque était souvent marxiste, mais les aspirations plutôt libérales libertaires. Mais dans tout cela, il y a eu également beaucoup d’idéalisme et de générosité. J’étais jeune. Et, pour la jeunesse, il y a rarement eu dans l’histoire une époque aussi excitante. Ces années restent parmi les meilleures de ma vie. Même si j’ai eu aussi, dans un registre différent, de belles années à la tête de la BNB et dans l’univers des banques centrales.

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