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reportage

Piégés dans l'enfer du camp d'Idomeni

Idomeni ©VG

Des milliers de réfugiés sont bloqués à Idomeni, entre le rideau de fer macédonien et la terreur semée dans leur pays, que ce soit par l’Etat islamique ou leur gouvernement. Un camp à ciel ouvert, aux conditions de vie épouvantables.

"Si vous traversez l’enfer, surtout continuez à avancer", a dit un jour Winston Churchill. Le problème d’Al-Muthanna, c’est qu’il ne peut plus avancer. Ni reculer. "C’est l’horreur", lâche-t-il. "Les militaires ont tout détruit. Ma vie, ma maison, mon travail". Ce quadragénaire irakien était ingénieur des eaux à Bagdad. Il a fui les persécutions du gouvernement chiite, avec sa femme et ses deux enfants.

Nous sommes à Idomeni. Un petit village grec bâti sur une plaine féconde bordée des montagnes macédoniennes aux neiges éternelles. Un coin de paradis, devenu en quelques mois le rebut de l’Europe.

L’exode d’Al-Muthanna s’est arrêté ici. La Macédoine et l’Europe lui ont claqué la porte au nez. "Je n’ai plus rien", dit-il. "J’ai tout dépensé pour survivre en Turquie. Les passeurs m’ont pris huit cents euros pour traverser la mer. J’ai donné mes derniers cent euros au chauffeur de taxi qui m’a déposé ici en venant de Thessalonique. C’est le double du prix! Ce sont des escrocs". Les opportunistes ont fait de la crise des réfugiés un business juteux.

Il vit avec sa famille dans une petite tente Quechua plantée à quelques mètres de la frontière, qu’il ne quitte pas des yeux. Une double grille hérissée de barbelés sertis de lames affûtées comme un rasoir.

De l’autre côté, deux chars macédoniens patrouillent, suivis de quelques cerbères, arme au poing. Derrière, s’étendent une multitude de tentes sur un terrain vague aux eaux stagnantes. Des fumées de feux de bois montent vers le ciel, se confondant avec des nuages de poussière.

Si on ferme les yeux et que l’on abstrait l’odeur de décharge publique, le brouhaha incessant évoque une ville d’Orient aux charmes intemporels. Si on les ouvre, c’est l’épouvante.

La peur et la faim au ventre

Plus de douze mille réfugiés, en majorité syriens et irakiens, sont piégés entre ce nouveau rideau de fer et leur pays dévasté par la guerre. "Un Dachau des temps modernes", comme dit le ministre de l’intérieur Panagiotis Kouroublis.

Avant, ils étaient plusieurs milliers à transiter chaque jour pour se rendre en Allemagne ou dans les pays nordiques. La fermeture de la route des Balkans et la signature d’un accord entre l’Europe et la Turquie ont mis fin à leurs espoirs.

©VG

La peur et la faim au ventre, les plus téméraires tentent de forcer le passage. Hommes, femmes, enfants et vieillards, parfois à quelques milliers. Pour les refouler, la police macédonienne les arrose, les bat et les gaze. Eux qui viennent d’échapper aux atrocités de l’État islamique et de Bachar, sont matraqués par des gardes européens.

Alors ils restent là, à Idomeni, une prison à l’air libre occupée depuis un an par d’autres refoulés, installés dans des champs agricoles et le long d’une voie ferrée. Ils attendent en vain que le mur tombe. Les pluies diluviennes d’hiver s’infiltrant la nuit dans leurs tentes ont brisé leurs dernières forces.

©VG

Dès l’entrée du camp, une odeur âcre prend à la gorge et donne envie de régurgiter. Et puis, l’on s’y fait.

Une marée humaine s’agite. Les uns déambulent hagards sur la route. Les autres serrent contre eux une maigre ration de lentilles et deux bouts de pain reçus après avoir attendu dans une file qui n’en finit pas.

Ceux qui n’ont plus la force d’attendre errent dans les champs à la recherche de plantes comestibles.

Les familles se réunissent autour de feux de fortune tentant un simulacre de foyer. Avec pour seule demeure un bout de toile dressé aux abords d’immondices crasseux que nul ne ramasse.

Des allées de tentes vétustes longent la voie ferrée désaffectée. Jusque dans la gare fantôme, désertée depuis des lustres. Des familles campent entre des murs fracassés, dans des bureaux à l’abandon.

Des jeunes errent dans ces lieux insolites, tentant d’adopter une contenance. Du linge encore mouillé des jours de pluie sèche sur les grillages de fer où s’accrochent des enfants fatigués. La porte de l’Europe s’est refermée. Celle de l’enfer s’est ouverte.

Le rire des enfants

Tous restent dignes, rassemblant des lambeaux de vie. S’occuper à des loisirs dérisoires, tandis que les plus petits pataugent dans la boue. Ils s’amusent. Improvisent des jouets avec les ordures. Ils rient. Et c’est dans ces rires et ces jeux que l’humanité revient.

Idomeni ©VG

Des bribes d’espoir se font jour dans des gestes captés au hasard. Comme cette aînée qui tente d’apprendre la marche à son frère chaussé d’une seule godasse et engoncé dans une doudoune sale et trop grande pour lui. Il rit aux éclats. Loin de son pays qui ne l’a pas vu naître. Il apprend à marcher. À être un homme.

Ces hommes, femmes, enfants occupés avant la guerre à une vie normale de commerçant, employé, fonctionnaire, étudiant, ont rejoint la cohorte d’une nouvelle catégorie d’humain. Les réfugiés. Des citoyens de seconde zone, de plus en plus nombreux sur terre. Ceux que l’on ne veut pas voir. Ces anonymes que les populistes assimilent à la peste. Chassés de leur domicile par la guerre, ils finissent dans les camps improvisés ou gardés par des militaires, dans des prisons à ciel ouvert, marqués au fer rouge par l’infamie de conflits sans fin. Ils sont les oubliés.

"Ne nous oubliez pas"

"Que dois-je faire? Attendre ici? Partir en Turquie chez Erdogan?" demande Al-Muthanna. Sans attendre de réponse, il lance: "Ne nous oubliez pas."

"Si je rentre en Turquie, Erdogan ne me ratera pas."
Wasseem
Kurde de Syrie

Son voisin, Wasseem, est un kurde de Syrie. "Je suis ingénieur agricole, je viens de Deir ez-Zor, dans l’Est", dit-il. "J’ai fui les bombes de l’État islamique, de Bachar el-Assad et d’Erdogan. J’ai fui la Turquie. Et je suis arrêté ici. L’Europe veut nous renvoyer en Turquie, mais je suis kurde. Si je rentre en Turquie, Erdogan ne nous ratera pas. Il est de mèche avec l’État islamique."

Un enfant revient de la longue file où chacun reçoit sa ration de nourriture. Il brandit un petit récipient de plastique dans lequel trempe une couche de lentilles froides. "Vous en voulez". Je recule. Ils rient. "Même un chien ne voudrait pas de cette nourriture. Ils nous traitent comme des animaux."

Ali vient de Bagdad, il est mathématicien. "Tout ce dont je rêve, c’est une seule petite place où trouver la paix."

Ils commencent à manquer d’argent, de nourriture et d’eau. Alors c’est la débrouille. L’un devient coiffeur, à trois euros la coupe. L’autre vend des cigarettes à la sauvette.

Lâchés par l’Europe

Le camp d’Idomeni est abandonné des autorités. Les soins, la nourriture et les sanitaires sont pris en charge par les ONG, plus de deux cents professionnels et volontaires. Les héros d’un monde en déliquescence.

Seule la police grecque est présente pour maintenir l’ordre, ce qu’elle fait avec un certain tact. Rien à voir avec les gardes macédoniens qui, de l’autre côté de la frontière, attendent la matraque à la main.

Le soir, certains tentent de passer. "Ils font un trou dans la clôture. Les policiers macédoniens les attaquent à coup de barre de fer et de matraques électriques pour les faire retourner par le même trou", dit Emmanuel Massart, coordinateur de terrain à Idomeni pour Médecin sans Frontières (MSF). "C’est du refoulement, ce qui est interdit par toutes les conventions internationales". Certains reviennent avec des plaies ouvertes et les os brisés.

MSF, Médecin du Monde (MDM) et la Croix-Rouge se partagent l’assistance médicale. Le Haut-commissariat des Nations Unies aux réfugiés (UNHCR) est présent, mais en petit nombre. La plupart des missions sont "déléguées" aux ONG.

Médecins, infirmiers, volontaires se relayent 24 heures sur 24. Des bénévoles, de Grèce ou d’ailleurs, arrivent chaque jour.

Des voyeurs, aussi. "Un car est arrivé un jour, ses occupants ont jeté de la nourriture, par les fenêtres, sans sortir. Ils ont pris des photos et sont partis, comme on nourrit les animaux d’un zoo", raconte Emmanuel Massart.

MSF a installé dix-sept "rub halls" dans le camp, des tentes pouvant accueillir 160 personnes. Mais c’est insuffisant. "Les petites tentes individuelles se dégradent vite. Nous en distribuons, mais seulement la nuit pour ne pas provoquer d’émeute", ajoute-t-il. Les autorités bloquent la construction de nouveaux "rub halls" pour éviter que les gens ne restent.

"Quand je vois Idomeni, je ne suis pas fier d’être européen."
Emmanuel Massart
Coordinateur MSF

"Quand je vois Idomeni, je ne suis pas fier d’être européen", dit-il. "Les décisions politiques imposées par l’Europe ont aggravé la crise".

En coulisse, certains accusent le gouvernement Tsipras d’avoir invité les réfugiés à venir en laissant entendre que le passage vers l’Allemagne serait facile.

Des milliers de réfugiés ont traversé la mer Égée en quelques mois. Certains y laissant la vie pour aller vers le nord. Jusqu’à ce que la chancelière allemande Angela Merkel fasse volte-face. Le piège s’est refermé.

"Ils meurent à petit feu"

La violence de la police macédonienne aggrave leur condition de vie, les traumatismes psychologiques graves sont fréquents.

"Un jeune Syrien a fait une tentative de passage clandestin. Il a fini par obtenir le droit de franchir légalement la frontière. Mais les policiers macédoniens l’ont reconnu. Ils se sont vengés, ils l’ont tabassé sur une chaise et l’ont humilié", témoigne Isabelle Bouton, infirmière suisse pour MDM. "Ils l’ont renvoyé ici dans un état épouvantable. Il se cachait sous la table d’auscultation en hurlant. Il se balançait sans arrêt. Ça m’a marqué. J’ai eu besoin d’un bon débriefing. Pour certains, c’est pire ici que dans leur pays en guerre. Ils meurent à petit feu."

Idomeni ©VG

L’infirmière reprend son tri des malades à l’entrée d’une salle de consultation improvisée, distribue les médicaments, réconforte.

Un docteur au teint buriné, la soixantaine, ausculte un bébé. "Les pluies ont été fortes ces derniers jours. L’eau a envahi les tentes pendant leur sommeil. Ils ont attrapé des maladies respiratoires", dit l’infirmière. L’atmosphère est suffocante.

Dehors, les fumées des feux saturent l’air. La nuit tombe. Des manifestants bloquent l’étroite entrée du camp, allongés sur les rails. La colère gronde. La rumeur court que les autorités vont fermer le camp. La plupart seront renvoyés dans le régime d’Erdogan qu’ils viennent de fuir. Seuls les Syriens, une fois rentrés en Turquie, auront une chance d’être accueillis en Europe. Mais ils n’y croient pas.

Face à eux, les policiers bloquent avec leurs boucliers le passage, laissant une centaine de mètres entre eux et la frontière. L’un des policiers prend un selfie. Un autre se laisse taquiner par un groupe de gosses.

La grogne durera toute la nuit.

Le jour des attentats

Le jour se lève. Un jour étrange. Un frisson parcourt le camp. La nouvelle des attaques contre Bruxelles se répand. Plus rien ne sera jamais comme avant.

"We are sorry for Belgium. Sorry for Brussels."
Ali
Réfugié syrien

Ali, un réfugié syrien, s’empare du mégaphone et hurle. "We are sorry for Belgium. Sorry for Brussels". La foule reprend.

Un gosse brandit une pancarte. "I hate ISIS". Un autre exhibe le dessin d’une ville bombardée. Les réfugiés détestent l’État islamique (Daech en français ou ISIS en anglais). Ils crient leur solidarité dans un élan cathartique les rapprochant de la Belgique et de la capitale européenne, ébranlant pour une fois les frontières physiques.

©AFP

"Ils n’ouvriront jamais les frontières, maintenant c’est certain", murmure une consœur de la télévision grecque.

La tension est si forte que les ONG ont dû quitter le camp jusqu’à nouvel ordre. Les volontaires sont confinés dans leurs quartiers, la rage au ventre. Ils esquivent les questions. Ils sont jeunes, venus des quatre coins de l’Europe pour aider, et ne comprennent pas.

Un homme s’immole

©REUTERS

À Idomeni, la tragédie continue. Les manifestants ont entamé une grève de la faim. Un homme, la cinquantaine, s’asperge d’essence devant sa tente. Allume. S’enflamme. Ses compagnons se précipitent. Éteignent le feu. Il sera ensuite acheminé à l’hôpital de Kilkis.

Soudain, des manifestants se ruent vers la frontière. Se précipitent sur les grillages. S’arrêtent aux barbelés. Et crient: "Open the border". Les gardes macédoniens sortent de leurs quartiers. Un colosse au crâne rasé, tenue militaire et cuissarde noire s’approche. Affiche une mine menaçante. D’autres arrivent, la matraque à la main.

La police grecque intervient, fait reculer tout le monde. L’exercice prend fin, sans que personne n’ait cru un seul instant franchir l’enceinte. Et encore moins la voir s’ouvrir. Quelques photographes s’attardent pour tenter "la" prise.

Ailleurs dans le camp, la vie s’immisce dans des interstices d’espoir. Certains se font coiffer, pour retrouver un peu de beauté. Des femmes allument les feux du soir. Les ONG étant tenues à l’écart, plus personne ne les nourrit. Les cuisines sont vides. Au-dessus un panneau électronique annonce: "Welcome in Idomeni, Greece".

Abdullah, la soixantaine, assis sur une dalle de béton, regarde la scène surréaliste. Lisse sa moustache finement taillée. Il est commerçant et vient d’Alep (Syrie), une ville dévastée par les bombes de Bachar el-Assad et de Poutine, et de l’État islamique. Il vante les mérites du savon éponyme, avant de se perdre en conjectures sur l’avenir.

"Je peux vivre en Turquie, même si on risque aussi quelques coups. Ce sera toujours mieux qu’ici", dit-il. Il vient d’introduire une demande d’asile en Grèce. Comme prévu par l’accord entre l’Europe et Ankara, sa demande sera déclarée irrecevable, la Grèce reconnaissant désormais la Turquie comme un pays "sûr". Il sera retourné sur les terres d’Erdogan. Beaucoup craignent ce retour forcé, dans un pays où les droits de l’homme sont bafoués. Certains, comme lui, s’y résignent. Il évoque les attentats de Bruxelles, la mine sombre. "Trois bombes, trente morts. Quelle tristesse. Votre famille est sauve? Les islamistes sont diaboliques. Ils sont le mal".

À deux pas, des gens font la file devant les dispensaires de MSF et MDM. Les portes sont closes. Une mère me montre son enfant, pâle, les yeux gonflés par la maladie. "Où dois-je aller? Qui va le soigner?" Un passant les emmène. Abandonnés de l’Europe dans ce fiasco humanitaire, ils n’ont plus que la force de s’aider.

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