reportage

À Izmir, au cœur du trafic des migrants

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Pendant que les 28 pays européens et la Turquie débattent du sort des migrants, les passeurs cassent les prix pour motiver les candidats au départ.

Il y a trois jours, deux jeunes Kurdes syriens profitaient d’un moment de répit près de l’embarcadère des ferrys d’Izmir. Une cannette de Red Bull et une autre de Coca à portée de main, Ibrahim Al-Ibrahim et Reber Ali grignotaient des fruits secs en regardant le soleil se coucher en direction des îles grecques. Âgés de 23 et 21 ans, ils ont fait le chemin depuis leur ville de Qamichli, près de la frontière irakienne, prise en étau entre les djihadistes de l’Etat islamique, les milices kurdes et l’armée régulière de Bashar el-Assad. Jeunes et en bonne santé, ils n’ont pas supporté de rester dans le camp de Semdinli, bondé, et où une partie de leur famille se trouve encore. Des rêves plein la tête et des fourmis dans les pieds, les deux gaillards veulent se rendre en Allemagne. Ils ont payé 800 euros la traversée vers la Grèce à un passeur, une somme qui inclut les nuits d’hôtel dans l’attente d’une météo clémente. "Nous n’avons pas peur, nous savons nager", expliquaient-ils mercredi, plein d’espoir.

Le sort en a décidé autrement. Jeudi, les deux Kurdes syriens qui appartiennent à la minorité yézidi ont été arrêtés par la gendarmerie turque à une cinquantaine de kilomètres au nord d’Izmir, près de l’endroit prévu pour le départ vers l’île grecque de Lesbos. Au centre de rétention pour migrants, ils ont dû laisser leurs empreintes digitales et signer un document promettant de ne pas recommencer l’aventure. Ils devaient théoriquement être relâchés hier, sans autre conséquence. Dans leur cas, la plupart des migrants tentent plusieurs fois leur chance.

Le quartier de Basmane à Izmir sert de transit à de nombreux Syriens qui prévoient de rejoindre l’Europe par la mer Egée. Ils arrivent à toute heure du jour et de la nuit. Des familles entières, souvent composées de plusieurs couples adultes et de leurs enfants, reconnaissables à leurs bagages: des sacs de sport et des sacs à dos plein à craquer, et de grands sacs poubelle noirs qui renferment les gilets de sauvetage nécessaires à la traversée. Ceux-ci se monnaient entre 8 euros pièce au marché noir et 20 euros dans les magasins d’habillement le long du boulevard Fezvi Paşa. Ni l’hiver ni la fermeture des frontières ne semblent entamer leur volonté de partir. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), environ 2.000 migrants et réfugiés sont arrivés tous les jours sur les îles grecques depuis le début 2016. C’est dix fois plus que l’année précédente à la même période.

Prix à la baisse en hiver

Si le flot de candidats au départ n’a pas diminué en Turquie, les contrôles, eux, ont été fortement accrus, aussi bien sur terre qu’en mer. Fait nouveau, la presse gouvernementale turque titre régulièrement sur le démantèlement de filières de passeurs. En 2016, les garde-côtes turcs ont déjà intercepté 20.000 migrants. "La police est partout, explique Alil, un passeur rencontré à son domicile dans la banlieue d’Izmir. Nous devons être très vigilants. Nous envoyons toujours un convoi de trois véhicules vers le point de départ. Le fourgon qui transporte les migrants est précédé et suivi par une voiture. Leurs chauffeurs nous préviennent de la présence de la police."

Syrien d’une trentaine d’années, Alil est ce qu’on appelle dans le jargon des trafiquants un "organisateur" ou "facilitateur". Il est chargé de trouver des clients pour un "big boss", un grand patron turc qui tire les ficelles du business. Mohamed, un autre de ces rabatteurs, confirme: "Le big boss est de nationalité turque, il est kurde. C’est une mafia", affirme-t-il. Il y aurait plusieurs de ces chefs turcs, tandis que leurs hommes de main sont tous des Syriens, des Irakiens ou des Afghans. Alil et Mohamed se présentent comme des "bons" passeurs, des personnes de confiance qui ne font que rendre service à leur entourage en leur organisant le voyage, dans les meilleures conditions possibles…

Hiver oblige, le prix de l’exil a été revu à la baisse à Izmir. En pleine saison, la traversée vers l’île grecque la plus proche, Chios ou Lesbos, à une dizaine de kilomètres, coûte 1.200 euros par adulte, la moitié pour un enfant, et elle est gratuite en dessous de trois ans. Actuellement, on peut embarquer pour 500 euros, ce qui encourage de nombreux candidats à prendre le risque d’une mer dangereuse mais aussi de rester bloqués en Grèce, la frontière de la Macédoine étant fermée. "La guerre en Syrie entre dans sa sixième année. La plupart des déplacés arrivent à bout de leurs économies. Ils vont tout faire pour pouvoir se bâtir un avenir meilleur. Ils sont toujours aussi nombreux à vouloir partir vers l’Europe, avant que les portes ne se renferment devant eux", souligne Abby Dwommoh, porte-parole de l’OIM pour la Turquie.

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Le réseau des passeurs d’Izmir est bien rodé. Bien avant l’exode des Syriens, cette ville côtière a vu passer des migrants venus de toute l’Afrique et du Moyen-Orient vers le nord. Le quartier de Basmane est connu pour ses hôtels modestes pour migrants, certains de simples résidences converties en dortoirs. Parfois sans chauffage, avec des sanitaires spartiates. On peut y dormir pour moins de 10 euros la nuit. Le bureau de police n’est pas loin, mais qu’importe.

Selon Mohamed, les policiers sont payés par les passeurs pour fermer les yeux et surtout, leur laisser la voie libre sur la route qui les mène jusqu’au "point", la plage d’où partira le bateau pneumatique surchargé de migrants. "Soixante personnes y prennent place plutôt que les 40 autorisées. Il n’y a pas de pilote, c’est un migrant qui prend la barre et se dirige grâce à un GPS ou avec les lumières de l’île pendant la nuit", raconte Alil.

Devant la corruption rampante de la police locale, les autorités turques ont dépêché le long de la côte la gendarmerie, une entité appartenant à l’armée. Celle-ci est réputée bien plus sévère et est responsable de la plupart des arrestations de migrants mais aussi des chauffeurs et des "organisateurs". "Les chauffeurs turcs qui transportent les migrants risquent plusieurs années de prison. Pour les Syriens, c’est moins grave, ils paient une amende puis sont renvoyés en Syrie. Une semaine plus tard, ils sont de retour", explique Mohamed.

La vigilance s’est aussi accrue en mer. En plus des garde-côtes turcs, plusieurs navires de l’Otan ont été déployés entre la Grèce et la Turquie depuis le 7 mars pour dissuader les migrants. Sans résultat pour l’instant, de l’aveu du commandant de la mission, Jörg Klein. "Si nos navires barrent la route de Lesbos, nous devons nous attendre à ce que la vague de migrants trouve une autre voie", explique-t-il, précisant que les passeurs ont à leur disposition des moyens de communication et logistiques qui leur offrent une grande flexibilité. Ceux-ci ont la géographie à leur avantage: la côte turque est longue de 7.200 kilomètres, trouée d’innombrables criques d’où lever l’ancre sans attirer l’attention.

Activité très lucrative

Le trafic de migrants est une activité très lucrative. Elle est estimée à plusieurs milliards de dollars par les organisations internationales, et rapporterait actuellement plus que le trafic de drogue ou d’armes. "Une fois décompté le prix du dinghy et du moteur, on fait environ 10.000 euros de bénéfice par embarcation, et on en envoie en moyenne quatre par nuit. On gagne donc 40.000 euros par jour", affirme Alil. Le "big boss" empoche les trois quarts de cette somme, les "organisateurs" se partagent le reste. En septembre et octobre derniers, Mohamed a gagné 20.000 euros, avant de cesser l’activité pendant les mois d’hiver, pétri de remords. "Personne n’aime faire ce travail. Le nom ‘passeur’vous colle à la peau", soupire cet ancien étudiant en philosophie de l’université d’Alep.

En pleine saison d’été, la traversée vers l’île grecque la plus proche coûte 1.200 euros par adulte. Actuellement, on peut embarquer pour 500 euros, ce qui encourage de nombreux candidats à prendre le risque d’une mer dangereuse.

Malgré les pourparlers entre l’Union européenne et la Turquie, il est peu probable que la demande ne cesse de sitôt, surtout avec l’arrivée des beaux jours.

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