Capitaine et secoureuse de migrants, Pia Klemp est sur le banc des accusés

Pia Klemp a porté secours à des migrants en haute mer à bord des navires Iuventa et Sea-Watch 3. ©Ruben Neugebauer / Sea-Watch

Cette Allemande de 35 ans a participé au sauvetage en Méditerranée de plus d’un millier de migrants. Son procès est sur le point de s’ouvrir en Italie: elle risque 20 ans de prison.

Dans "Styx", le film à couper le souffle de Wolfgang Fischer, une médecin urgentiste prend la mer en solitaire et se retrouve confrontée à un navire surchargé de migrants en perdition. Rike, c’est son prénom, apporte le peu d’aide qu’elle peut, et quand les secours finissent par arriver, c’est pour lui dire sèchement qu’elle fait désormais l’objet d’une enquête. Avec Pia, la réalité dépasse de loin la fiction. Pia Klemp, Allemande, capitaine de navire, sauveteuse en haute mer elle aussi, fait également l’objet d’une enquête. La capitaine a participé à des dizaines d’opérations de sauvetage à bord de navires affrétés par des organisations non gouvernementales – l’Iuventa et le Sea-Watch 3. Et elle risque selon son avocat une peine pouvant aller jusqu’à 20 ans de réclusion.

"Assistance" illégale

À 35 ans, Pia Klemp a personnellement participé au sauvetage de plus d’un millier de personnes en danger de naufrage, selon la télévision allemande WDR. Elle est sous le coup d’une enquête italienne depuis que son premier bateau, le Iuventa, a été saisi, le 2 août 2017. Elle et les autres membres de l’ONG allemande Jugend Rettet sont poursuivis pour collusion avec des trafiquants et "assistance à l’immigration illégale". Les charges portent sur trois opérations de sauvetage, en septembre 2016 et juin 2017. Leurs téléphones et ordinateurs ont été saisis pour déterminer dans quelle mesure des échanges ont pu avoir lieu entre l’équipage et des passeurs libyens.

1.000 rescapés
Selon le média allemand WDR, Pia Klemp a participé au sauvetage de plus d’un millier de migrants en mer Méditerranée.

L’ONG Jugend Rettet récuse les accusations dont elle fait l’objet, et la capitaine souligne avoir accompli son devoir: en vertu de la convention internationale de 1974 pour la sauvegarde de la vie humaine en mer, le chef d’un navire en mer, recevant un signal de détresse "est tenu de porter sur le champ assistance aux personnes en détresse".

Dans une interview au quotidien suisse Basler Zeitung vendredi, Pia Klemp indiquait qu’elle irait plaider son cas s’il le faut devant la Cour européenne des droits de l’Homme, à Strasbourg. En attendant, elle dit avoir dépensé des centaines de milliers d’euros pour préparer "ce qui sera probablement un procès spectacle de longue durée". Un "spectacle" qui promet d’entretenir le battage autour de la thématique favorite de l’homme fort au gouvernement italien, Matteo Salvini (Ligue, extrême-droite).

Échec européen

La criminalisation des missions de sauvetage en mer est aux yeux de la capitaine l’échec de l’Union européenne "de se rappeler les valeurs qu’elle revendique: droits de l’Homme, droit à la vie, à demander asile, et le devoir des marins de porter secours à ceux en danger en mer". Lors d’une récente audition au Parlement européen, elle expliquait avoir dû naviguer pendant plusieurs jours dans les eaux internationales avec un petit garçon de deux ans mort dans la chambre froide du navire parce qu’aucun pays européen n’avait accepté de laisser débarquer son bateau. La mère de l’enfant était à bord, bien vivante, elle: "Que dois-je dire à une femme traumatisée dont l’enfant mort gît dans mon réfrigérateur, au sujet de l’UE, lauréate du prix Nobel de la paix?", avait-elle lancé.

Pour la soutenir, les appels aux dons se sont multipliés ces derniers jours, rapporte la presse allemande – jusque dans ce café de à Bonn, où elle a été serveuse, où 50 cents sont reversés pour sa défense à l’achat d’une "bière Pia". En Suisse, l’équipe de l’Iuventa a reçu le mois dernier le prix pour les droits de l’Homme de la Fondation Paul Grüninger – 50.000 francs qui serviront également pour ce procès de longue haleine.

Et les voix se sont multipliées en France et en Belgique ces derniers jours pour dénoncer ce que d’aucuns considèrent comme un nouveau "délit de solidarité". Une pétition circule pour demander la levée des charges contre la capitaine et les autres membres d’équipages visés ("Straffreiheid für Seenotrettung", impunité pour le sauvetage en mer).

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