interview

"Ceci nous ramène aux jours les plus noirs que l'Europe ait connus"

©Jonas Roosens

Dimitri Avramopoulos est le commissaire européen en charge de la Migration et des Affaires intérieures. Il explique pourquoi le plan de relocalisation des réfugiés en Europe est un échec.

Migration, fermeture des frontières, attaques terroristes. L’Europe est secouée depuis deux ans par des crises majeures qu’elle semble incapable de résoudre. Les premiers bénéficiaires de cette "débâcle" sont les partis populistes et d’extrême droite qui, à grands renforts de clichés et de xénophobie, finissent par avoir le vent en poupe. Qu’ils soient Marine Le Pen, Nigel Farage, Geert Wilders ou Viktor Orban, tous désignent un même coupable: l’Europe.

L’Union européenne est-elle responsable de cette situation? Que fait-elle pour la sécurité de ses citoyens et l’accueil des migrants? A-t-elle à rougir de son bilan?

Dimitri Avramopoulos, le commissaire européen en charge de la Migration et des Affaires intérieures, est un des hommes politiques le plus concernés par cette crise. Malgré un agenda chargé, il a accordé un entretien exclusif à L’Echo. Entre une visite à Auschwitz et un Conseil européen à Malte.

La crise migratoire perdure en Europe, malgré quelques avancées. Pour quelle raison?
Les choses vont mieux, mais nous n’en sommes pas encore sortis. Quand cette crise sans précédent a éclaté, l’Europe n’était pas du tout préparée. Les États européens n’avaient aucune expérience sur la manière de gérer cela. La Commission européenne a pris l’initiative en adoptant un agenda sur la migration et un autre sur la sécurité. C’est là qu’a commencé mon rôle, comme premier commissaire à la Migration. Nous avons adopté l’an dernier un plan pour relocaliser 160.000 réfugiés en Europe. Les résultats sont décevants! Nous avons relocalisé 10.500 réfugiés. C’est un signe positif, mais nous sommes loin d’avoir réussi.

Pourquoi ce plan est-il un échec?
Certains gouvernements font primer la politique intérieure de leur pays au détriment de l’Europe. Or, la solidarité entre États européens n’est pas un principe moral. C’est un principe légal, obligatoire, qui lie tous les États européens. C’est stipulé dans les traités européens. Ce principe de solidarité est remis en question par des questions de politique intérieure, et notre rôle est de le défendre.

Ce plan expire en septembre. Allez-vous le prolonger? Sanctionner des États?
Nous persistons dans la relocalisation des réfugiés, mais nous ne sommes pas là pour sanctionner. Nous sommes là pour convaincre.

©Jonas Roosens

Allez-vous réussir à convaincre les pays de l’Est, comme la Hongrie, à accepter plus de réfugiés?
C’est ce que nous essayons de faire depuis six mois. Nous dialoguons. Je suis certain que tout État comprendra à la fin que c’est dans son intérêt de partager le poids de la migration, car la Grèce, l’Italie et la Bulgarie subissent une pression insupportable.


Quelles sont vos réussites de votre politique migratoire?
Nous avons créé en quelques mois un corps de garde-côtes européen dont le but est de mieux gérer les contrôles aux frontières de l’Europe. Si nous avions eu cet outil il y a deux ans, les choses se seraient mieux passées. Nous avons d’autres réussites. Nous avons réussi à endiguer le flux de migrants en Mer Égée grâce à l’accord avec la Turquie. Nous avons lutté contre les réseaux de trafiquants. Nous avons noué des partenariats avec les pays tiers d’où viennent les migrants, en Afrique du Nord, et nous négocions de tels accords avec l’Afghanistan et le Pakistan.

La Turquie n’a-t-elle pas utilisé les réfugiés comme arme pour peser sur l’Europe?
Je ne pense pas qu’il y ait eu de chantage. La Turquie exécute tous ses engagements. L’an dernier, des milliers de personnes traversaient chaque jour la Mer Égée. Aujourd’hui, nous en avons 50 à 100 maximum par jour. Même durant le coup d’État, cela continuait à fonctionner. Bien sûr, d’un autre côté, la Turquie cherche à tout moment des moyens pour garder la porte ouverte à une adhésion à l’UE. Et cette porte ne doit pas être fermée. Depuis le début de son histoire moderne, ce pays a pour vocation de se rapprocher de l’Europe. Nous avons besoin d’elle, et elle a besoin de nous. Mais elle doit vraiment prendre en compte les normes sur lesquelles l’Europe est construite, comme l’état de droit, les valeurs démocratiques et la liberté d’expression.

CV EXPRESS

Né à Athènes le 6 juin 1953, Dimitri Avramopoulos a étudié le droit dans sa ville natale et s’est spécialisé en diplomatie à Boston et Bruxelles.

Il est consul de Grèce à Liège, à Vienne et à Genève de 1980 à 1982.

Il est élu député au parlement grec pour la Nouvelle Démocratie en 1993. Il devient maire d’Athènes un an plus tard. En 2004, il est élu à nouveau député et entre au gouvernement Karamalis I, où il est ministre du Tourisme. En 2011, dans le gouvernement de Loukas Papadimos, il devient ministre de la Défense.

En 2014, il est désigné commissaire européen à la Migration et aux Affaires intérieures.

 

Vous êtes proche du président Erdogan?
Quand il était maire d’Istanbul, j’étais celui d’Athènes. Nous avons un très bon contact, pas nécessairement au niveau politique, mais sur le plan personnel. Bien sûr, j’ai mes propres principes.

La crise migratoire ne s’est-elle pas déplacée sur la route de la Libye vers l’Italie?
Non, les migrants qui utilisaient le passage en Mer Égée tendent à rester en Turquie. Mais il est vrai que le nombre de passage de la Libye vers l’Italie s’est accru l’an dernier.

Serait-il possible de conclure un accord sur les migrants avec la Libye, comme avec la Turquie?

Les deux situations ne sont pas pareilles. La Libye reste un pays instable. Nous devons épuiser tous les moyens pour rétablir l’ordre et la stabilité dans ce pays. C’est la seule réponse pour fermer ce corridor ouvert vers l’Europe et sauver des vies, ce qui est une de nos plus grandes priorités. C’est une zone de mort et d’exploitation par des trafiquants. Et la situation est explosive.

Vous rentrez d’Auschwitz. Certains ont fait le parallèle entre cette période sombre et la crise migratoire après la diffusion de photos de files de réfugiés dans le froid en Serbie. Qu’en pensez-vous?
D’un point de vue humain, ma réaction est la même que tout européen. Les réfugiés sont des gens abandonnés. Des laissés pour compte. Mais il n’y a pas de similitude avec ce que j’ai vu à Auschwitz. Nous soutenons la Serbie pour qu’elle trouve une solution. Mais de telles images n’honorent pas notre civilisation. C’est une honte. Nous devons comprendre que nous partageons une responsabilité et qu’il est de notre devoir de mettre fin à cela. Je suis très inquiet de la montée du populisme, du racisme et de la xénophobie en Europe. Ceci nous ramène aux jours anciens, aux plus noirs que l’Europe ait connus. La montée du populisme met en danger l’Union européenne, c’est une menace pour notre civilisation. Et c’est notre devoir moral et démocratique d’empêcher ce phénomène de s’étendre.

Plusieurs pays ont repris des contrôles, au détriment de Schengen. La Commission va-t-elle le tolérer encore longtemps?
J’appartiens à cette génération qui devait sortir son passeport toutes les deux heures quand elle voyageait. Et puis, un jour, ça s’est arrêté. Nous venions d’acquérir la liberté de mouvement. Notre politique est claire, nous avons pour objectif de revenir à la normale. Des circonstances exceptionnelles, de migration et de sécurité, justifient que nous étendions les exceptions durant une courte période dans cinq États (NDRL: Allemagne, Autriche, Danemark, Norvège et Suède). Mais une chose est sûre: dans trois mois, tout devra être retourné à la normale dans l’espace Schengen.

Après les attaques terroristes à Bruxelles et Paris, des failles ont été découvertes dans la coopération entre les États européens. Êtes-vous pour la création d’un FBI européen?

J’ai lancé une idée semblable au FBI européen il y a un an, mais certains État s’y sont opposés. Nous n’en sommes pas encore là, mais peut-être que nous devrions y penser au cours des années qui viennent. Tout dépend de la confiance que nous pouvons nous faire. Pour le moment, notre priorité est de créer une plus grande coopération autour du projet d’Union de la sécurité. Nous voulons aussi accroître le rôle des institutions déjà existantes, comme Europol, le centre de contre-terrorisme… Nous demandons aussi aux États de coopérer d’avantage, car nous sommes confrontés aux mêmes menaces, et aux mêmes défis. Nous devons penser de manière plus unie, à tous les niveaux. Nous attendons beaucoup de notre coopération future avec les Etats-Unis et aussi le Royaume-Uni au-delà du Brexit.

©Dieter Telemans

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